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UNE PAGE D’AMOUR
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I

La deuxième colonne du 30e dragons, colonne dans laquelle se trouvait l’escadron du beau Pouraille, venait, trompettes en tête, d’entrer à Marlotte. Direction : les grandes manœuvres.

On était encore dans tout le tohu-bohu de l’arrivée. Sur la grande place, éclairée par un beau soleil, le capitaine chargé du logement expliquait au colonel ravi tous les agréments du petit village de Marlotte, endroit ravissant entouré de sites pittoresques, rempli de peintres ayant amené avec eux joyeuse société. Ce qui permettait d’espérer bon souper, bon gîte… et peut-être le reste.

Le colonel, du haut de son cheval, écoutait avec un air de satisfaction profonde, et jetait un regard distrait sur le papier où était consigné le prix du lard.

Pendant ce temps les fourriers affairés, leurs billets de logement à la main, couraient de l’un à l’autre ne pouvant répondre à la fois à toutes les questions : « Suis-je bien logé ? » « Mes chevaux sont-ils avec moi ? » « Combien ai-je d’écuries pour mon peloton ? » « Toujours chez le curé ! » « Chez monsieur le maire ! – Que le diable vous emporte ! » etc., etc.

Enfin l’éparpillement se fit graduellement ; les dragons mirent pied à terre avec un grand bruit de bottes, d’éperons et de sabres traînant sur le pavé, puis chacun, d’un pas alourdi, se dirigea vers son gîte en tenant son cheval par la bride.

Devant la grande porte de l’hôtel il ne resta bientôt plus que le colonel et le capitaine Pouraille donnant des ordres à son maréchal des logis chef. L’hôtel était très pittoresque avec son enseigne du Lapin qui se rebiffe, tableau bizarre représentant un lapin tenant en respect un gros cuisinier très pâle. Aux fenêtres mi-closes, derrière les persiennes vertes, apparaissaient de petites têtes ébouriffées, vu l’heure matinale, et qui devaient sans aucun doute appartenir aux compagnes plus ou moins légitimes de MM, les peintres.

— Vous avez beaucoup d’artistes, ici, madame ? demanda le colonel à l’hôtelière, une grosse réjouie campée sur le pas de la porte.

— Ah ! monsieur ! c’en est plein. Tous des bons enfants. C’est gai, c’est jeune, ça ne demande qu’à rire… Par exemple ça ne paye pas toujours. Dans ce cas, je leur demande seulement comme souvenir de compléter ma galerie. Elle est curieuse, allez, ma galerie, et j’ai chez moi un pan de mur qui vaut de l’argent. Venez voir ça.

Le colonel suivit avec le capitaine et aperçut une salle à manger dont les murailles disparaissaient littéralement sous des peintures à fresques juxtaposées, et parfois même grimpant l’une sur l’autre dans un désordre des plus réjouissants. Il y avait de tout : des paysages, des marines, des sujets de bataille, des caricatures soulignées de quelque légende magistrale. Au centre de la pièce, rappelant l’Alma Parens de la dernière exposition, apparaissait le portrait de l’hôtelière entourée de peintres faméliques et de petites femmes reconnaissantes.

— Quelles sont ces jolies personnes ? demanda le colonel.

— Des anciennes pensionnaires à nous. Bonnes filles, d’ailleurs. Il y en a qui logent encore ici.

— Ah ! si Parabère était là, s’écria le colonel. Quel dommage qu’il soit dans l’autre colonne.

— Et pourquoi donc, mon colonel ? intervint le beau Pouraille, en frisant sa moustache. Il me semble, pour l’honneur de l’arme, qu’il y en a d’autres qui peuvent le remplacer.

— Sans doute, sans doute, il y a de beaux hommes dans notre demi-régiment, mais enfin… Ils ne sont pas le capitaine Parabère, le fameux Parabère… je m’entends. Allons, au revoir, Pouraille.

Et le colonel remonta dans sa chambre sans se douter qu’il venait de piquer au jeu son subordonné. Ah ça, est-ce qu’on ne finirait pas bientôt de lui jeter toujours Parabère dans les jambes ? Évidemment Parabère avait écrit un livre assez lu, intitulé :

Poudre de riz, Poudre à canon,

recueil de nouvelles égrillardes ayant pour cadre le camp ou le boudoir. Mais quoi ? on n’avait jamais dit le « beau » Parabère, tandis que toute l’armée française connaissait le « beau » Pouraille…

Pouraille en était là de ses réflexions, quand il aperçut son ancien ami Max Petrus, le peintre militaire, qui descendait l’escalier en spirale de l’hôtel.

— Bonjour, Petrus, dit-il de se bonne vois vibrante.

— Vous ici, capitaine, quel heureux hasard !

— Un bon endroit, Marlotte ?

— C’est-à-dire que c’est la terre promise, s’écria Petrus. Il y a ici une vallée avec des rochers et une cascade, c’est merveilleux. Tenez, si vous voulez, tantôt nous irons voir cela ensemble.

— C’est convenu, accepta Pouraille.

On prit rendez-vous pour cinq heures, après le pansage. L’abreuvoir étant terminé, les dragons bien ficelés, bien cirés, en tunique et épaulettes, commençaient par escouades à se répandre dans Marlotte, de ce pas traînard qui caractérise le cavalier désœuvré, lorsque le capitaine Pouraille, plus astiqué que jamais, revêtu de son dolman neuf, vint rejoindre son ami Petrus. Malheureusement il n’avait pu se débarrasser des camarades qui arrivèrent une douzaine au rendez-vous.

On partit voir la fameuse cascade. Les sous-lieutenants, gais, insouciants comme une volée de moineaux qu’on eût lâchés dans la campagne, franchissaient les haies, sautant les ruisseaux à pieds joints, et remplissaient l’air du bruit de leur exubérante gaieté ; les capitaines, plus calmes, suivaient à la gauche en causant avec Petrus.

Tout à coup, en approchant de la cascade, la bande joyeuse aperçut une femme blonde, les cheveux au vent, l’air inspiré, assise sur un tronc d’arbre au bord du sentier et écrivant sur un carnet.

— Oh ! Oh ! garde à vous ! s’étaient exclamé les sous-lieutenants.

Au bruit fait par les jeunes fous, la femme avait relevé la tête, mais elle s’empressa de se replonger dans son travail pour ne pas voir toutes les gamineries dont elle était la cause.

— Qui est-ce ? demanda Pouraille à Petrus.

— C’est la comtesse.

— Quelle comtesse ?

— Je ne saurais trop vous dire. Une Italienne, Assez jolie, comme vous voyez, mais très étrange. Elle vit complètement isolée, et écrit toute la journée en plein air. À l’hôtel on l’appelle la comtesse. Entre nous ce titre cache mal le bas bleu. Mais au fait, si vous vouiez la connaître, cela tombe à merveille. Elle écrit, pour je ne sais quelle Revue italienne, des nouvelles militaires dans le genre de celles qu’a publiées Parabère ; je lui ai vu souvent des volumes de ce dernier entre les mains, et votre intimité avec lui peut vous introduire auprès d’elle…

— Tiens ! Tiens ! fit Pouraille, qui eut une idée lumineuse. Laissons passer tous ces étourneaux, et vous me présenterez.

— Mais je ne la connais pas.

— Eh bien, c’est moi qui vous présenterai ; seulement, ne me démentez en rien, quoi qu’il arrive.

Les officiers avaient parfaitement vu le temps d’arrêt du beau Pouraille. Il y eut encore quelques cris, quelques plaisanteries échangées, puis la colonne disparut dans le bois.

Pouraille prit le tronc d’arbre comme point de direction, et s’avança comme s’il se fût agi d’enlever une position d’assaut.

— Madame, dit-il en s’inclinant, pardonnez-moi d’oser me présenter à vous, mais je sais que vous vous occupez de littérature… et c’est en qualité de confrère… Je suis le capitaine Parabère.

La jeune femme fit un mouvement de surprise, puis fixant le beau capitaine.

— Vous êtes M. de Parabère, l’auteur de Poudre de riz, Poudre à canon ?

— Parfaitement, et voici mon ami, Max Petrus.

— Par exemple, ce serait trop étrange. Figurez-vous que j’ai précisément ce livre chez moi ; je cherche à faire en italien des nouvelles du même genre… Et je rencontrerais l’auteur ! Ce n’est pas possible. C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ?

— Mais non, madame, appuya Petrus, nous savons tous que Parabère est capitaine au 30e dragons.

— Voyez mes initiales, continua Pouraille en montrant la coiffe de son képi où s’étalait un grand P en or.

Pendant ce temps la belle blonde, bien qu’un peu troublée, continuait à dévisager le capitaine avec ses cheveux drus, sa haute stature, et son type un peu commun.

— Eh bien, messieurs, dit-elle, pardonnez-moi, mais je me figurais le capitaine Parabère tout différent, et… réflexion faite… je persiste dans mon incrédulité jusqu’à plus ample renseignement. Allons, adieu, messieurs, sans rancune si vous avez voulu plaisanter, et peut-être au revoir.

Et, ramassant ses feuillets, elle partit en échangeant avec le beau capitaine un dernier regard.

II

Le soir, à l’hôtel du Lapin qui se rebiffe, le dîner fut des plus animés. Dans la salle voisine du mess, messieurs les peintres faisaient un vacarme de tous les diables. C’étaient des cris, des toasts, des éclats de rire, puis parfois des couplets qu’on reprenait en chœur ;

Respectons les principes de l’art.
Que personne ne bou-ou-ge !
La terre glaise, c’est comme le homard :
Quand c’est cuit, c’est rou-ou-ge

De la salle où ils dînaient, messieurs les officiers entendaient tout.

— Allons, messieurs, s’écria le colonel, il ne sera pas dit que le 30e dragons sera inférieur sous le rapport de la gaieté à qui que ce soit. En avant l’air d’Aétius !

Et les officiers chantèrent à pleine voix :

On entendait comme un bruit de tonnerre
Entre la Veuve et les deux Mourmelons,
Les pas des chevaux faisaient trembler la terre,
C’étaient les Huns s’en allant à Châlons, etc., etc.

Puis il y eut de part et d’autre des tonnerres d’applaudissements. Pendant ce temps, de chaque côté des cloisons, les bouchons de vin de Champagne sautaient joyeusement en l’air. Au milieu de cette gaieté bruyante, Pouraille, qui avait mangé comme un ogre et bu comme quatre, se demandait si ce joyeux dîner allait se terminer sans aventure. Peut-être eût-il été plus simple de se faire présenter par Petrus à quelque petit modèle sans importance. D’un autre côté il revoyait la comtesse de tantôt, pâle, élégante… parfois il lui semblait la retrouver dans les figures peintes à fresque, figures qui – avouons-le – dansaient un peu autour de lui à travers la fumée des cigares.

Tout à coup la porte de communication entre les deux salles s’ouvrit encadrant la tête goguenarde de Petrus, puis celui-ci s’écria en s’adressant à Pouraille :

— Voici une lettre de la comtesse. Chut Amour et mystère !

Et il disparut au milieu des exclamations Pouraille, très digne comme un homme habitué à pareille aubaine, décacheta la lettre et lut :

« Monsieur.

» Il parait que M. de Parabère est bien capitaine au 30e dragons. Ce serait donc réellement vous, ainsi que l’affirme M. Petrus, Venez me le prouver.

» Comtesse Trufaldi. »

— La lettre de la comtesse ! Nous voulons savoir le contenu de la lettre, criait-on à la ronde.

— Fi, messieurs, fi ! s’écria le colonel. Et la discrétion professionnelle ! Capitaine Pouraille, vous êtes libre.

Pouraille salua, retroussa sa moustache, fit plaquer sa tunique sur son torse d’hercule et sortit au milieu d’une foule de conseils saugrenus et d’insinuations égrillardes qui n’arrivèrent même pas à hauteur de son dédain.

— La chambre de la « comtesse » ? demanda-t-il fièrement à la grosse hôtelière.

Celle-ci indiqua le numéro 14, et le capitaine monta en faisant sonner ses éperons.

Comment allait-il s’y prendre avec cette comtesse ? À la hussarde, ou bien en suivant la gradation ?… Bast ! cela dépendrait des circonstances. Il frappa, un peu ému ; une voix douce répondit : « Entrez ! » Dans la chambre, la comtesse, en robe de chambre de peluche bleue, les cheveux blonds relevés sur le sommet de la nuque par une épingle d’or, écrivait à la lueur d’une lampe devant une table encombrée de paperasses.

Elle se leva, souriante, et vint les mains tendues au-devant du capitaine :

— Écoutez, lui dit-elle, il ne faut pas m’en vouloir au sujet de tantôt. Le hasard de cette rencontre est si étrange que je ne pouvais y croire. Vous êtes certainement l’auteur français qui m’a le plus charmée ; tenez, j’ai encore votre livre là. Vous avez dû me trouver bien froide, mais pour moi la beauté physique est peu de chose… l’esprit est tout.

— Alors… demanda Pouraille en l’attirant tendrement à lui.

— Alors, dit la comtesse en le repoussant mollement, j’ai voulu avoir ce soir même une page de Parabère, une page d’amour, jeune, vivante, ensoleillée, comme il les écrit si bien. Mettez-vous à cette table et obéissez.

Ceci ne faisait nullement l’affaire de ce pauvre Pouraille. Une page d’amour ! une page d’amour, lui qui n’écrivait pas trois lettres par an et se bornait à signer chaque matin son rapport. Il essaya de s’en tirer en remplaçant la littérature par la tendresse, mais la comtesse se rejeta en arrière sans se laisser embrasser.

— Non, non, la page d’amour d’abord. Écrivez sur cette feuille de papier ce que vous pensez de moi, et si je suis convaincue… après je verrai.

Il n’y avait qu’à s’exécuter, mais Pouraille eût voulu être aux cinq cent mille diables. Quelle fâcheuse idée avait-il eue de se poser en Parabère. Il s’assit tout penaud devant son « pensum » cherchant des idées absentes, et sentant sa cervelle vide. L’action du bon dîner commençait à se faire sentir. La comtesse était venue s’asseoir à côté de lui, ses cheveux blonds frôlaient sa joue ; au dehors, les rires des camarades éclataient dans la nuit avec des inflexions ironiques. La situation était atroce.

— Eh bien, j’attends, dit encore madame de Trufaldi.

— Ah, si seulement mon fourrier était là ! pensa Pouraille.

Et, suant à grosses gouttes, il écrivit :

« Madame.

Nous autres dragons, nous aimons les belles femmes, et vous êtes certainement une belle femme. Sous la tunique, il y a un cœur enflammé qui peut brûler d’une flamme pure, surtout lorsqu’on est en route et qu’on rencontre une belle femme comme vous. Sous l’aile de l’amour peut fleurir un flambeau… un flambeau…»

Ici, il fut impossible à Pouraille de sortir de la métaphore de son flambeau. Il eut beau chercher, se gratter la tête, rien ne vint. À mesure qu’il écrivait, la comtesse lisait par-dessus son épaule les phrases absurdes du capitaine. Lorsqu’enfin il resta court :

— Au diable là littérature nocturne ! fit-il enfin en jetant sa plume avec humeur.

— Je savais bien, dit froidement la comtesse, que vous n’étiez pas Parabère. Faites-moi maintenant le plaisir de sortir d’ici !

Pouraille se redressa.

— Je ne suis pas le capitaine Parabère, s’écria-t-il, mais je suis Pouraille, entendez-vous, madame ! Pouraille, qui n’écrit pas des pages d’amour, mais qui les met en action, Pouraille qui ne vient pas à minuit chez une jolie femme pour y faire des pages d’écriture. Vous m’avez fait venir chez vous. J’y suis, j’y reste !

Il était superbe en disant cela avec sa voix chaude, vibrante, ses yeux étincelants, sa grande taille campée dans une pose magistrale…

— Ah ! capitaine, balbutia madame Trufaldi en se laissant aller dans ses bras, que vous écrivez mal, mais que vous parlez bien !!!…

EN VINGT-HUIT JOURS
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I

Ainsi, c’est bien convenu, disait le comte de Folangin à son vieux camarade le général Bourgachard, pas de sursis pour mon fils !

— C’est facile à accorder, d’autant plus que bien souvent on vient m’implorer pour le contraire.

— Oh ! je sais très bien que Raoul n’est pas pressé de faire ses vingt-huit jours, et il comptait avoir recours à ton ancienne amitié pour remettre la corvée à une époque plus lointaine, mais moi j’ai, prévu le coup, et c’est pour cela que je suis venu te voir.

— Raconte-moi cela un peu.

— Dame, tu sais que Raoul est très riche. À vingt-six ans, il se trouve en possession de la fortune de sa mère, et, grâce à une certaine demoiselle Ravaschoff, il marche, il marche !… quatorze cent mille francs en dix-huit mois.

— Diable ! fit le général, c’est un joli denier.

— Il est vrai que, là-dessus, je compte un hôtel de quatre cent mille francs rue Rembrandt offert à la donzelle, mais il n’y en a pas moins un million de disparu. J’hésite à lui donner un conseil judiciaire, et je compte beaucoup sur un mois de vie militaire, d’existence martiale passée au milieu de camarades simples et modestes pour lui inculquer des idées sérieuses et raisonnables. Ce sera en tout cas un temps d’arrêt salutaire et dont j’espère le plus grand bien.

— Soit. Tu peux compter sur moi, et au lieu d’expédier ton Raoul à Chartres, grande ville où il pourrait encore trouver des ressources et des entraînements, je vais te l’envoyer à Bailleau-sur-Galardon ?

— Qu’est-ce que c’est que Bailleau-sur-Galardon ?

— Un joli petit trou où le 32e hussards a un détachement. Deux mille âmes, pas de femmes et pas de chemin de fer.

— Bravo ! Bourgachard, nous allons sauver Raoul tous les deux. Pas de sursis et… Machin… sur-Galardon, c’est admirable. Et quand est l’ordre de convocation ?

— À la fin du mois.

Le comte de Folangin partit radieux de l’hôtel de la subdivision. Ainsi Raoul allait donc être obligé de se ranger malgré lui. Vingt-huit jours, ce n’est guère, mais, cependant, il n’en faut pas plus parfois pour modifier un genre de vie. Et mademoiselle Ravaschoff ? Évidemment, elle n’irait pas à Machin-sur-…chose. Les femmes n’entrent pas dans les casernes. Or, elle ne resterait pas un mois sans tromper ce brave Raoul. Et le comte entrevoyait déjà une rupture, et qui sait, peut-être dans un temps donné un bon mariage pour son fils avec quelque chaste jeune fille des châteaux voisins…

— C’est à la fin du mois que tu fais tes vingt-huit jours ? demanda-t-il négligemment a son fils.

— Oui mon père, mais je crois bien que je demanderai un sursis. Ça me gênerait beaucoup cette année.

Le vieux Folangin sourit dans sa barbe grise, et se contenta d’attendre les événements. Quelques jours après en effet Raoul rentra exaspéré.

— Ayez donc des amis, s’écria-t-il avec humeur : vous savez bien, le général Bourgachard, votre camarade de promotion ? eh bien il me refuse mon sursis ! Il faut que je rejoigne le 32e hussards à la fin du mois.

— Mon pauvre ami, c’est évidemment épouvantable… mais un peu plus tôt un peu plus tard… C’est un devoir à accomplir ; si ennuyeux qu’il soit, quand on s’appelle Folangin, on le fait crânement, sans récriminer, parce qu’il s’agit du pays.

Et de fait, une fois son parti pris, Raoul parut aussi gai que jadis, et le grand jour arrivé il prit le train de Chartres, avec la même insouciance que s’il se fût agi d’aller à quelque rendez-vous de chasse.

II

Il s’était fait d’ailleurs précéder au 32e par quelques lettres de recommandation.

Ravaschoff, qui connaissait beaucoup le capitaine Bélière, commandant le détachement, lui avait écrit :

« Mon gros hussard chéri. »

» Un ami à moi, le vicomte Raoul de Folangin, va faire ses vingt-huit jours au 32e hussards ; je pense que les galons ne t’ont pas vieilli, que tu comprends encore qu’on soit jeune, et que tu voudras me prouver une fois de plus la vérité de l’adage : Les amis de nos amies sont nos amis.

» Ravaschoff. »

Quant au lieutenant Forgerolle, officier chargé des réservistes, il avait reçu le petit mot suivant.

« Qu’est-ce qui va être bien content de savoir que Ravaschoff vient à Bailleau-sur-Galardon, exactement comme si elle était la payse d’un Boquillon quelconque ? C’est petit Forgerolle ? Cette fois Boquillon s’appelle Folangin, et il vient faire ses vingt-huit Jours au 32e. Et Forgerolle lui donnera beaucoup, beaucoup de permissions de la nuit, rien que pour faire plaisir à

Ravaschoff. »

Le jeune Raoul fut donc bien accueilli à son arrivée au corps.

— La vie militaire a ses aspérités, lui dit le capitaine Bélière, en lui tendant la main, mais elle a aussi sa grandeur, sa poésie. En tout cas, nous tâcherons de ne pas vous rendre l’existence trop rude pendant ces vingt-huit jours.

— Mon capitaine, vous m’autorisez, n’est-ce pas, à avoir une petite chambrette en ville pour faire ma toilette ?

— Parfaitement. En dehors du service, je ne vois aucun inconvénient à cette faveur. Arrangez cela avec Forgerolle.

Le lieutenant Forgerolle, lui, traita tout à fait Raoul en camarade. Ils avaient à Trouville, un soir, soupé ensemble avec Ravaschoff et son amie la belle Lazarine, et l’entrevue fut des plus cordiales.

— Vous savez, mon cher ami, lui dit-il, quand vous aurez besoin de la permission de la nuit en l’honneur d’une belle brune de ma connaissance, faites-moi signe.

— Merci, mon lieutenant. Elle compte d’ailleurs beaucoup vous voir, d’autant plus que nous devons recevoir la visite de Lazarine…

— Lazarine viendra à Bailleau-sur-Galardon ! s’écria Forgerolle ravi. Ah ! par exemple, voilà une bonne aubaine ! Justement, ce mois-ci, je ne puis bouger à cause de mes réservistes. Cela tombe à pic.

On échangea une dernière poignée de main, et Raoul partit pour organiser sa « chambrette ».

Cette chambrette était représentée par la villa des Bruyères entre cour et jardin à l’entrée de Bailleau ; le propriétaire avait consenti à la louer pour un mois toute meublée pour la modique somme de cinq mille francs.

Le soir même Ravaschoff et son amie Lazarine s’y installaient avec quatre chevaux de trait, trois chevaux de selle, un buggy, un break de chasse, un spidder, deux femmes de chambre, un cuisinier, un cocher, deux palefreniers et un groom.

III

Le lendemain matin, le marchef Lastic avait entendu dire dans la chambrée que le nommé Folangin était un réserviste « très calé » ; il crut donc de son devoir de lut offrir « un verre » chez la cantinière avant de se rendre à l’exercice à pied.

Raoul avala sans broncher sur le zinc un affreux mélange de cassis et d’eau-de-vie de pomme de terre, puis en retour il invita le sous-officier à l’hôtel du Grand-Cerf.

— Combien y a-t-il de sous-officiers à la cantine ?

— Il y a moi, le fourrier, quatre maréchaux des logis, deux sous-verges, le brigadier fourrier.

— C’est tout ?

— Ah ! il y a aussi le vaguemestre et l’adjudant.

— Voyons, cherchez encore.

— Mon Dieu, il y a bien encore le maître sellier et le maître bottier qui ont rang de sous-officiers.

— Eh bien, dites-leur à tous que je compte sur eux à déjeuner. Rendez-vous à dix heures et demie à l’hôtel du Grand-Cerf.

À l’exercice à pied, on commença immédiatement le maniement des armes. Parmi les camarades, quatre réservistes se faisaient remarquer par la vigueur avec laquelle ils lançaient le coup de sabre ; on entendait littéralement siffler la lame.

— Bravo ! s’écria Raoul enthousiasmé.

Et, à la fin de l’exercice, il leur donna un louis à chacun.

Le déjeuner à l’hôtel du Grand Cerf fut très réussi : huîtres, œufs brouillés aux truffes, tournedos-Rossini, perdreaux froids, salade russe, le tout arrosé des vins les plus généreux. Jamais les sous-officiers n’avaient été à pareille fête. Le maître sellier et le maître bottier, deux vieux chevronnés, avaient été placés à la droite et à la gauche de Raoul et pleuraient d’attendrissement sur son épaule. Le marchef Lastic était enthousiasmé et portait toast sur toast à la santé du réserviste, qui répondait à son tour de son mieux tout en tenant tête à ses hôtes.

À onze heures un quart, on reprit bien vite le chemin du quartier pour la manœuvre.

— Au diable si je travaille aux bottes aujourd’hui ! s’écriait le maître bottier très en gaieté ; je ne me vois pas faisant un remontage !

— Ni moi un arçon en bois, ripostait le maître sellier.

Quant aux autres, tout en fumant des cigares gigantesques, ils arrivèrent juste au moment de monter à cheval, très rouges, et très ballonnés dans leur ceinturon.

Pendant ce temps le capitaine Bélière pestait contre l’escadron. Chevaux mal sellés, hommes mal ficelés ; on n’avait guère surveillé la tenue ce matin-là, et pour cause. Enfin on se mit en marche pour le terrain de manœuvre.

— Vous savez évidemment très bien monter à cheval ? demanda le capitaine à Raoul.

— Dame, mon capitaine, je chasse à courre une bonne partie de l’année.

— Je m’en doutais. Je vais donc vous soustraire à l’ennui des premières séances d’assouplissement ; vous viendrez avec moi. Nous avons de très bons cadres. Par exemple, c’est comme un fait exprès : ce matin j’ai trouvé qu’ils s’étaient relâchés comme surveillance, mais vous les verrez commander.

Hélas, le commandement non plus ne fut pas merveilleux. Les sous-officiers, congestionnés, troublés dans leur digestion, manquèrent plusieurs fois de mémoire sous l’action des fumées du vin. Le vieux marchef Lastic, la gloire du 32e cependant, ne put jamais sortir du mouvement : « mettre pied a terre ». Il confondait les n° 1 et 3 avec les n° 2 et 4. C’était à n’y rien comprendre.

— Je ne sais pas ce qu’ils ont ce matin ! grognait Bélière ; je vous assure que c’est bien mieux que cela d’habitude.

Pendant le pansage de la journée, Forgerolle, qui était de semaine, fut enchanté de causer avec un Parisien comme Folangin. – Que devenaient Alice Mersen, et Delphine, et Russiani ? Et Ravaschoff, il se faisait un vrai plaisir de la revoir, quand viendrait-elle ?

— Mais, mon lieutenant, elle est arrivée. Nous sommes installés dans la villa des Bruyères.

— Pas possible !

— Et si vous voulez être tout à fait aimable, vous me ferez l’honneur de venir dîner avec nous ce soir, d’autant plus que vous y rencontrerez aussi Lazarine…

— Lazarine est déjà ici ! C’est parfait. J’accepte, mon cher, j’accepte avec joie. Ah ! dites donc, il y a ces pauvres Larmejane et Destignac qui vont bien s’ennuyer tout seuls à la pension. Si vous voulez, je les inviterai en votre nom pour le soir.

— Très flatté, mon lieutenant. Ce n’en sera que plus gai.

À cinq heures, Raoul en gros dolman, cravate bleue, shako et sabre, montait dans un élégant buggy qui attendait a vingt mètres de la porte du quartier. Il prit les rênes des mains de son petit groom Tony, et partit au grand trot pour la villa des Bruyères, sous les yeux ébahis des naturels de Bailleau-sur-Galardon.

Le dîner fut exquis. Le cuisinier s’était surpassé. Ravaschoff fut d’une gaieté folle, et Lazarine tomba avec effusion dans les bras de Forgerolle. À neuf heures, le capitaine Bélière, ciré, astiqué, avec le dolman des grands jours, fit son apparition, suivi des lieutenants Larmejane et Destignac. Larmejane se mit au piano et siffla des valses d’Hervé en s’accompagnant. Lazarine chanta :

Il a z’un œil qui dit, qui dit, qui dit…

Au dehors, les habitants s’étaient réunis devant la grille et écoutaient la musique, les rires et les applaudissements.

— Dis donc, insinua Ravaschoff à Raoul, ces petits lieutenants sont bien gentils. Si nous faisions venir de Paris, à leur intention, Hélène Dartois et Caroline ?

— Ma foi, je veux bien ; la villa est assez grande.

À onze heures, le capitaine se pencha à l’oreille de Raoul.

— Je vous accorde la permission de la nuit, lui dit-il en souriant.

— Merci, mon capitaine, Forgerolle, à son tour, prit Raoul à part.

— Restez ce soir. Je suis de semaine.

— Merci, mon lieutenant. À propos, vous savez que je n’ai pas de place pour Lazarine.

— Eh bien, je me dévoue ; je tâcherai de lui trouver chez moi un petit coin.

Quelques minutes après, la bande joyeuse montait dans une voiture que Raoul avait fait atteler pour reconduire ses invités.

IV

Sur les conseils de Bélière, Raoul, pour ne pas avoir l’air de trop faire bande a part, s’était décidé a déjeuner, le matin, à la cantine des sous-officiers. Mais ne pouvant se résoudre à manger dans du ruolz, il fit cadeau au mess de deux ou trois douzaines de couverts d’argent. L’ordinaire fut également amélioré. Le Pontet-Canet et le Château-Léoville remplacèrent le rouge-bord habituel, et, sous prétexte de chasse heureuse, des perdreaux, des lièvres, des cuissots de chevreuil vinrent se substituer au bouilli et au rata du dimanche.

Dans tout le détachement, c’était une liesse perpétuelle. Les maréchaux des logis avaient la mine fleurie et prospère ; les hommes eux-mêmes, auxquels Raoul distribuait des louis pour un oui pour un non, ne quittaient plus la cantine, et chantaient la Mère Godichon jusqu’à dix heures du soir, L’adjudant ne pouvait pas les décider à aller se coucher.

Le surlendemain arrivèrent Hélène Dartois et Caroline, et, pour le coup, la villa des Bruyères devint d’une gaieté folle, Raoul avait réquisitionné des jardiniers et fait élever un arc de triomphe à l’entrée du village. L’orphéon de Bailleau, convoqué pour la circonstance, s’était porté sur la route de Chartres, au devant d’Hélène Dartois et de Caroline qui, huchées sur le haut du break avec Lazarine et Ravaschoff, firent dans le village une entrée triomphale, au bruit de la musique et à la lueur des torches.

Mossieu le maire, MM. les conseillers municipaux, et surtout leurs épouses rangées en haie sur le trottoir crièrent au scandale.

À Chartres, on apprit bientôt au régiment que le détachement était en fête perpétuelle. Comme il n’y a que douze kilomètres entre Chartres et Bailleau-sur-Galardon, les lieutenants et sous-lieutenants se mirent à affluer, les uns à cheval, les autres en charrette. Sur la route nationale, on ne rencontrait plus que des officiers de hussards pimpants, gantés de frais, filant sur la villa des Bruyères à des allures désordonnées.

Dans le petit village, c’étaient des allées-venues ; caisses arrivant de Paris, pâtissiers courant avec des paniers pleins de victuailles, voitures roulant à grand fracas à travers les rues, chevaux piaffant sur la place, break rempli de monde passant au bruit des joyeux claquements le fouet, au grand scandale de la paisible population. Ravaschoff avait la manie de mener à trois chevaux, deux à la flèche et un en arbalète, ce qui amenait, en moyenne, un accident tous les jours, accident suivi de procès-verbal.

La villa restait illuminée jusqu’aux heures les plus avancées de la nuit. Le piano n’arrêtait pas, et le bruit des rires et des chansons arrivait jusqu’à la place du marché. Un soir on vit arriver un grand omnibus amenant la troupe du théâtre de Chartres avec ses bagages. Six comédiens et huit comédiennes, qui jouèrent la Mariée du Mardi-gras dans le jardin de la villa des Bruyères, transformé, à grands frais, en salle de spectacle.

Tout le détachement avait été invité. Les hussards comprirent peu mais applaudirent quand même de confiance en entrant et ressortant avec fracas la lame de leur sabre dans le fourreau. La représentation fut suivie d’un souper pantagruélique. Au dessert Ravaschoff, mise en veine de largesse, ouvrit la fenêtre et commença par envoyer des ailes de perdreau, des fruits et des gâteaux au bon peuple amassé devant la villa. Bientôt les victuailles ne suffirent pas, on envoya par le même chemin les couverts, puis les bouteilles, puis la vaisselle, qui se brisait avec éclats sur les pavés.

— Quelle femme ! disait Raoul transporté en contemplant Ravaschoff. Quelle gaieté, quel entrain !

Le bon peuple qui avait commencé par rire en recevant les provisions sur la tête, commença à se fâcher lorsqu’au lieu de vivres il reçut des morceaux d’assiette et des tessons de bouteille. On murmura, on siffla, puis l’on se mit en devoir d’envahir la villa des Bruyères. Sans le poste de police, et sans les gendarmes qui arrivèrent en toute hâte, il est probable qu’on eût assisté à une jolie petite mise à sac de la propriété.

— Quel dommage, s’écria Hélène Dartois, moi qui n’ai jamais vu d’émeute !

À l’aurore, les officiers de Chartres, un peu pâles, remontaient qui à cheval, qui en voiture, et reprenaient au grand trot le chemin de la ville. À la manœuvre, les capitaines qui commandaient les trouvaient d’une mollesse désespérante.

— Mais qu’est-ce qu’ils ont donc ? s’écriait le colonel exaspéré. Regardez-les moi, à vingt-cinq ans ! Tous vannés, tous sur les boulets ! À Bailleau, malgré les efforts héroïques de Bélière et de Forgerolle, qui ne s’étaient jamais donné tant de mal, les choses allaient plus mal encore.

Le maître bottier avait tenu sa promesse. Il ne faisait plus un seul remontage. Le maître sellier ne pouvait plus sentir l’odeur du cuir. Les chevaux n’étaient plus ferrés, les pansages se faisaient à la diable. En quinze jours la cantinière avait pu solder un arriéré de dettes de cinq ans et acheter une voiture neuve. Les nez du cadre prenaient des nuances de plus en plus éclatantes ; les teints étaient luisants, on ne pouvait plus boutonner les tuniques sur les bedons arrondis.

Quant aux habitants, d’abord amusés par ce mouvement qui réveillait enfin les échos endormis de Bailleau, ils en eurent bien vite assez. Il ne leur était plus possible de dormir avant trois heures du matin. On se plaignit, on cria au scandale. Était-il admissible de voir toutes ces impures tenir le haut du pavé et éclabousser le pauvre monde ! De plus, des rixes violentes éclataient chaque jour entre les indigènes exaspérés et les hussards qui tenaient pour Raoul. Il y eut délibération du conseil municipal, et plaintes du maire envoyées au préfet, puis au ministre.

Sur ces entrefaites, le général inspecteur vint à la fin des vingt-huit jours inspecter les réservistes. Jamais on n’avait vu une classe, plus faible, moins préparée, moins instruite. À l’école du régiment, toutes les évolutions manquèrent.

« C’est un régiment où l’on s’amuse trop, écrivit le général au ministre. Il serait bon de l’envoyer se refaire un peu en Afrique. »

De son côté le préfet avait écrit ;

« Régiment à cadre trop aristocratique. On y dépense un argent fou. C’est un véritable scandale. Il serait bon d’envoyer tous ces « beaux-fils » devenir plus sérieux en Algérie. »

Quand, ses vingt-huit jours faits, Raoul, qui ne s’était jamais tant diverti, quitta la villa des Bruyères avec sa smala, le 32e hussards venait de recevoir l’ordre de partir pour Mostaganem.

V

Quelques jours après, le général Bourgachard rencontrait le comte de Folangin.

— Eh bien, es-tu content de mon choix ? Les vingt-huit jours de vie militaire à Bailleau-sur-Galardon ont-ils rendu ton Raoul plus raisonnable, moins dépensier ?

— Ah ! mon vieux camarade, tiens, veux-tu voir la note qu’il m’a présentée triomphant à son retour ?

Et le général Bourgachard lut, stupéfait :

Location de la villa des Bruyères

5.000 francs

Gratifications aux hussards

2.800

Extras à la cantine (déjeuners)

2.500

À reporter…..

10.300

Report

10.300 francs

Argenterie offerte au mess

400

Notes du cuisinier

15.800

Nourriture des chevaux

1.500

Total

28.000 francs

— Vingt-huit mille francs en vingt-huit jours !

— Juste cinquante louis par jour, Raoul affirme qu’on ne peut pas être réserviste à moins, dit le pauvre comte de Folangin d’un air piteux.

— C’est raide, mais au moins as-tu atteint ton but au sujet de mademoiselle Ravaschoff ? L’absence a-t-elle un peu refroidi ton fils ? Espères-tu une rupture ?

— Une rupture ! Ils ne se sont pas quittés, Raoul m’a déclaré qu’il était très touché du sacrifice qu’avait fait la belle, en abandonnant tout pour le suivre, et que jamais il n’avait autant apprécié ses qualités que dans cette cohabitation d’un mois !… Et aujourd’hui il pense sérieusement à l’épouser !

LE PORTRAIT–CARTE
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Le lieutenant Raoul d’Éparvin, officier au 32e cuirassiers, n’était certes pas un garçon vulgaire. Du jour où le régiment avait quitté l’affreux « port de mer » de Valenciennes pour s’installer au quai d’Orsay, il avait entrevu dans son imagination vagabonde les aventures splendides, les succès merveilleux que devait remporter à Paris un garçon grand, mince, bien campé, avec une moustache noire retroussée en chat, des lèvres pourpres, et un torse d’Hercule moulé dans le dolman galonné d’argent. Mais, alors que tant d’autres camarades ne songeaient qu’aux succès faciles, aux belles filles rencontrées la veille et renvoyées le lendemain entre deux éclats de rire, lui, il avait rêvé un amour profond, sérieux, pour une grrrrrande dame « du noble faubourg Saint-Germain », décidé pour cela – ce qui n’était guère pourtant dans ses habitudes – à faire la cour la plus longue, la plus respectueuse, la plus humble !

D’ailleurs, en garçon prudent, et pour ne pas rester à jeun, il avait conservé Laure Chimay, la grande Laure, chez laquelle il trouvait jadis une gracieuse hospitalité lorsqu’il venait à Paris en permission de quatre nuits, Laure était gaie, très bonne enfant, connaissait tous les camarades du régiment, et n’admettait pas une minute qu’on pût aimer ailleurs que dans la cavalerie. Son album de photographies était rempli de beaux garçons en uniformes variés, les uns en petite tenue de Saumur avec le chapeau en bataille, les autres en dolman ou en cuirasse, en petite ou en grande tenue, mais tous dans des poses aussi joviales que variées. Jusqu’ici d’Éparvin, malgré les demandes réitérées de Laure, s’était refusé à figurer dans la collection, alléguant toujours qu’il n’avait pas le temps d’aller poser devant l’objectif du photographe.

Raoul était en effet très occupé. Aussitôt son service fini, il s’empressait de descendre le quai d’Orsay et s’en allait retrouver à « l’Agricole » son oncle Précy-Bussac. Celui-ci lui servait de mentor dans le monde.

Quinze jours après son arrivée à Paris, d’Éparvin avait fait son choix et jeté son dévolu sur la comtesse de Belgorge, une beauté fière, hautaine, dédaigneuse, portant noblement son veuvage, et ayant une réputation acquise d’austérité et de haute vertu.

— Rien à faire avec celle-là, avait dit l’oncle Précy-Bussac ; c’est une sainte. Plus blanche que la blanche hermine !

Cette simple phrase fut un coup de fouet pour l’audacieux d’Éparvin, et, avec la confiance imperturbable que donne la jeunesse, il se mit à faire consciencieusement le siège de la place.

Madame de Belgorge reçut d’Éparvin avec une bienveillance calme et souriante, exempte de toute coquetterie. Elle avait toujours pensé que les jeunes gens n’étaient que trop portés à fuir le monde pour courir chez les « demoiselles », et qu’il fallait les retenir par un accueil gracieux et affable, mais rien de plus.

Le lieutenant avait commencé par venir régulièrement à son jour, puis il l’avait retrouvée le mardi à la Comédie-Française, le vendredi à l’Opéra, le samedi aux Italiens ; il s’était arrangé pour la rencontrer par hasard dans la promenade solitaire qu’elle faisait l’après-midi en voiture dans une des allées écartées du Bois, puis peu à peu, il connut ses relations, ses habitudes, il se fit inviter dans les salons où elle consentait à faire de brèves apparitions, ils se trouvèrent aux mêmes dîners, dans les mêmes bals.

— Ah çà, disaient les camarades, on ne voit plus d’Éparvin ?

Et le fait est qu’il avait complètement abandonné les petites réunions de minuit au café de la Guerre, les redoutes où il dansait des cavaliers seuls si fantaisistes, les soupers qu’il égayait jadis de sa belle humeur et de son entrain endiablé.

Laure Chimay n’y comprenait rien, et d’ailleurs trouvait des compensations dans la tendresse furieuse avec laquelle d’Éparvin la prenait dans ses bras en rentrant.

Car il faut bien dire que, malgré son assiduité, les affaires du lieutenant n’avançaient guère. En vain il murmurait aux oreilles de la comtesse les choses les plus tendres du monde, tirant tous ses feux d’artifice, mettant toutes voiles dehors, et soulignant ses discours enflammés par des regards qui en disaient long. La belle l’écoutait, calme, paisible, semblant ne pas s’apercevoir d’hommages qui n’arrivent pas à hauteur de son insouciance et de son dédain. Énervé par cette froideur, d’Éparvin, à force de vivre dans l’atmosphère de madame de Belgorge, à force de frôler ses jupes, de respirer les parfums capiteux d’iris qui s’exhalaient de sa chevelure et de ses dentelles, était devenu éperdument épris et se promettait chaque jour de brûler ses vaisseaux et de jouer le tout pour le tout ; mais un mot, un geste suffisaient pour le remettre à sa place. Lui, le cuirassier entreprenant et gaillard, aux propos lestes et à la voix sonore, il devenait avec cette femme plus timide qu’un petit garçon.

Alors le gosier serré, le cœur battant à tout rompre, lorsqu’il sentait le sang lui monter à la tête en chaudes bouffées, il se levait éperdu, baisait en tremblant la main qu’on lui tendait avec un geste de reine ennuyée, et, craignant de faire une sottise, se précipitait rue Rembrandt, chez Laure Chimay.

— Jamais d’Éparvin ne m’a tant aimée, disait Laure Chimay, surprise par ces élans d’amour farouche.

Et elle en profitait pour renouveler sa demande :

— Ah ! mon petit Raoul, tu serais bien gentil de tenir ta promesse au sujet de ton portrait. Tu ne sais pas comment j’aimerais t’avoir ? Comme tu es là, en y ajoutant simplement ton casque, ton sabre et tes bottes.

— Grande folle ! répondit d’Éparvin en riant.

Enfin je ne dis pas non. Si tu es bien sage, je t’enverrai ça pour ton jour de l’an, mais à une condition, c’est que jamais, au grand jamais, je ne figurerai dans la collection. Je ne tiens pas à faire la joie des générations futures.

— C’est convenu. Tu seras dans une boite à part. Quant à madame de Belgorge, elle avait laissé échapper un jour qu’elle trouvait affreux le costume moderne, avec ses pantalons trop courts, et ses jaquettes étriquées à l’anglaise. Puis elle avait ajouté :

— Vous devez être très bien en uniforme. Pourquoi venez-vous toujours en bourgeois ?

— Parce qu’en dehors du service, tous tant que nous sommes, nous n’avons qu’une idée, c’est de déposer le harnais ; mais votre fantaisie, madame, est facile à exécuter et je viendrai vous voir en lieutenant de cuirassiers.

Le lendemain Raoul, qui avait apporté un soin tout particulier à sa toilette, se présenta en tenue de jour, simple et austère, tunique sans taille, pantalon demi-collant, ceinturon en dessous.

Madame de Belgorge le fixa un moment, puis murmura :

— Évidemment, c’est toujours mieux que les habits civils… mais les uniformes actuels sont si peu ajustés, si peu seyants.

Et son visage, un moment éclairé par la curiosité du nouveau costume reprit bien vite sa froideur et sa placidité habituelles.

— Diable ! pensa d’Éparvin. Je suis sûr qu’elle aurait préféré la grande tenue. Je ne puis pourtant lui faire une visite en casque et plumet. Ce serait ridicule. Et pourtant, qui sait…

Tout à coup, il se frappa le front. Il avait trouvé : qui l’empêchait, au moment du jour de l’an, d’envoyer une photographie précisément en grande tenue de service, une photographie qui ferait valoir sa haute stature, et qui le montrerait avec tout le prestige d’un des plus beaux uniformes de la cavalerie française. On verrait alors la différence entre le Raoul, chef de peloton, et le Raoul déguisé en aminci.

Dès le lendemain il se présentait chez M. Collodion le chevelu, photographe qui a toujours eu la spécialité de l’armée.

Pas de ciel de bataille, avait recommandé d’Éparvin. Faites-moi l’officier des salons debout dans un milieu élégant et comme il faut. Qu’il y ait en même temps un contraste entre la rudesse de mon armure et la douceur de mon regard.

— Compris, riposta M. Collodion.

Et il arrangea artistement le casque dont la crinière retomba gracieusement sur l’épaule comme une brune chevelure, il drapa sur les épaulettes un grand manteau qui donna à la cuirasse toute sa valeur lumineuse. Les deux mains appuyées sur le sabre, d’Éparvin se tenait debout dans une pose crâne, mais cependant l’œil restait tendre et doux sous la visière bordée de cuivre.

C’était parfait.

Lorsque Collodion lui présenta le cliché – une merveille – d’Éparvin ne put s’empêcher de pousser un cri de joie. Impossible d’être plus flatté. Il allait partir après avoir bien recommandé qu’on lui livrât les cartes pour le premier janvier lorsque tout à coup il songea à Laure.

— Ma foi, puisque j’y suis, c’est le moment de tenir ma promesse… Monsieur le photographe, dit-il en hésitant un peu, j’ai une petite amie à laquelle je voudrais également donner mon portrait… en toute petite… toute petite tenue ; seulement mon casque et mes bottes. C’est une idée à elle.

— Parfaitement, répondit Collodion en clignant l’œil. Cela se fait beaucoup. C’est ma spécialité.

Et devant une tenture sombre, sans un meuble, sans un bibelot pour distraire le regard, il campa d’Éparvin, ainsi que l’avait désiré Laure Chimay. Collodion trouva l’épreuve superbe.

— Cette fois, j’espère que Laure sera contente, pensa d’Éparvin, et je n’ai pas perdu ma journée.

Huit jours après, les photographies arrivaient en deux paquets séparés.

Raoul prit le portrait qui le représentait en grande tenue, et après avoir longtemps réfléchi, il écrivit au dos une dédicace des plus respectueuses, puis il ajouta :

A madame la comtesse de Belgorge ;

C’est la fleur, la beauté, l’amour et la jeunesse,
La sève, la chanson, l’amour et le printemps,
Qui se sont déguisés, pour qu’on les reconnaisse,
En femme de vingt ans !

Évidemment, la photographie éblouissante, ainsi que le quatrain enthousiaste, devaient avancer beaucoup ses affaires.

En même temps, il prenait dans l’autre paquet la carte destinée à Laure où il apparaissait en guerrier des temps primitifs, et, tout en riant, d’un trait de plume, il écrivit au dos :

« Toujours prêt. »

Ceci fait, il mit les deux cartes sous enveloppe, et chargea son ordonnance de les porter respectivement chez madame de Belgorge et chez Laure Chimay.

Le soir venu, Raoul reçut une lettre, et reconnut immédiatement les jambages incorrects de la grande Laure. Il y avait :

« Mon beau chéri.

» Merci de ta photographie, bien que ce ne soit pas tout à fait ce que tu m’avais promis.

» Laure. »

Comment ! pas tout à fait ce qu’il avait promis Est-ce que par hasard elle trouvait les bottes de trop ? Mais tout à coup le lieutenant poussa un cri : il y avait un post-scriptum.

« P. S. – Les vers sont charmants, mais pourquoi, vilain moqueur, m’appeler madame de Belgorge ? »

Comment ! c’était Laure qui avait reçu le portrait en grande tenue de service ! Mais alors, l’autre… l’ordonnance l’avait porté chez madame de Belgorge, chez l’austère comtesse ! La sainte ! la blanche hermine !

D’Éparvin restait atterré devant cette irrémédiable catastrophe. Qu’allait-elle penser de lui après cette ignoble insulte et qu’allait dire l’oncle Précy-Bussac en voyant le grossier soudard qu’il avait présenté dans le monde ? Dans une circonstance aussi atroce et dans l’impossibilité où il se trouvait d’expliquer sa conduite, il n'avait qu’à fuir, disparaître, aller bien loin, bien loin cacher sa honte.

En route, il écrirait au colonel, il demanderait un congé illimité, il s’embarquerait pour le Tonkin, n’importe quoi ! mais avant tout il fallait fuir.

Et déjà il emballait au hasard ses effets dans une malle, lorsqu’il reçut une enveloppe armoriée, exhalant un vague parfum d’iris.

— Allons, c’est de madame de Belgorge, dit Raoul. Et très pâle, il décacheta et lut :

« À la bonne heure ! Vous êtes bien mieux ainsi. Et quelle fière devise ! Venez me prouver ce soir que l’original est aussi bien que le portrait. »

LE PARAVENT
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I

Comment Raymond avait-il connu la duchesse d’Arcole ? Mon Dieu, c’était un peu du hasard, et aussi la faute à Saint-Machin, qui ne tarissait pas d’éloges sur sa belle amie, dans ses chroniques mondaines, et avec son enthousiasme habituel avait inventé en son honneur des clichés merveilleux. Tous les samedis, dans son journal, le Turf, Raymond lisait : la duchesse « la perle des deux-mondes », la duchesse « cette étoile d’élégance », la duchesse « qui tient d’une main ferme le sceptre de la beauté », etc., etc.

Aussi, lorsqu’un certain lundi chez les Boisonfort il vit la porte s’ouvrir à deux battants, et le domestique annoncer :

— Madame la duchesse d’Arcole !

Il ne put s’empêcher d’être pris d’un vif mouvement de curiosité, et de regarder de tous ses yeux la femme qui entrait. Saint-Machin – pour une fois – n’avait pas exagéré. Elle était merveilleuse avec ses cheveux châtains, ondulés naturellement aux tempes, ses grands yeux bleus, son cou long et flexible et sa haute taille qui donnait à sa démarche une si étrange majesté.

Était-ce le résultat de sa radieuse beauté, ou bien Saint-Machin l’avait-il en effet lancée comme il le disait, mais le fait est qu’il y eut à son entrée une véritable bousculade pour l’admirer de plus près. Les femmes se précipitaient au-devant d’elle ; sur son passage les jeunes gens s’inclinaient, ravis d’avoir obtenu un regard ou un sourire ; derrière, suivait le duc le sourcil froncé, la moustache en croc, continuant à avoir cet air de bouledogue en fureur qui sied si bien à son genre de beauté.

— Eh bien, comment la trouvez-vous ? demanda Saint-Machin, qui jouissait de ce triomphe, comme un imprésario qui voit applaudir son étoile.

— Très belle, répondit Raymond.

— Vous savez qu’elle désire beaucoup vous connaître. Vous aussi, vous êtes un homme à la mode, on cite votre nom presqu’aussi souvent que le sien. Je vais vous présenter.

Raymond suivit avec empressement, approcha avec difficulté d’un canapé très entouré, traversa trois rangées d’admirateurs et de curieux, et enfin, flanqué de son fidèle Saint-Machin, parvint devant la duchesse.

Celle-ci reçut Raymond à merveille, Saint-Machin lui avait beaucoup parlé de lui. Elle connaissait ses triomphes hippiques, son habileté à l’épée, ses succès au tir aux pigeons.

— Est-ce que vous n’avez pas gagné, l’année dernière, le Challenge cup au concours de Wimbledon ?

— Oui, madame la duchesse, mais qui a pu vous dire ?…

— Ah ! si je vous disais tout ce que je sais de vous, vous seriez bien étonné.

Le fait est que Saint-Machin avait dû être fort indiscret, car elle savait en effet sur Raymond une foule de choses. Entre temps, le duc d’Arcole était survenu et avait subi la présentation avec une politesse glaciale.

Comme sa présence jetait un froid, l’étoile se leva, prit carrément le bras de Raymond et se dirigea vers la serre, tandis que le duc suivait le couple d’un regard qui n’avait rien d’aimable.

Dans un petit coin éloigné, sous un fouillis de plantes vertes émergeant de gros paniers tressés en paille dorée, la conversation continua derrière l’éventail, la duchesse onduleuse, serpentine, s’approchant, se reculant en arrière, tout en cambrant ses reins et en montrant ses dents, bref déployant tout l’arsenal de la coquetterie la plus capiteuse, tandis que la musique arrivait par bouffées. Raymond du premier coup se sentit pris comme il ne l’avait jamais été, et il eût volontiers envoyé Saint-Machin au diable lorsque celui-ci fit tout à coup son apparition en annonçant qu’on dansait et en réclamant une valse.

— C’est que… dit madame d’Arcole, j’avais justement promis la première à monsieur.

— Oh ! dans ce cas, madame, j’attendrai mon tour et me contenterai de la seconde.

Décidément Saint-Machin n’avait pas même insisté. Quel tact ! quel désintéressement ! quel excellent ami !

Ils rentrèrent bras-dessus bras-dessous dans la salle de bal, où l’absence et la grande conversation sous les branches avaient été remarquées, puis il la prit par la taille d’un bras vigoureux et l’entraîna au milieu des danseurs. Raymond valsait très bien, une valse à trois temps, très savante, très rythmée, et conduite sans froissement ni heurt ; avec cela serrant ni trop ni trop peu ; mais au bout de quelques tours, il vit la duchesse fermer à moitié les yeux, puis rejetant le haut du corps en arrière, se serrer contre lui dans un enlacement des plus voluptueux. Pour le coup, il n’y avait pas à en douter. C’était une conquête. On ne danse de cette manière-là qu’avec quelqu’un qui vous plaît. D’ailleurs les couples très rapprochés empêchaient de voir la manœuvre de Raymond qui, encouragé par l’impunité, assit presque sa danseuse sur ses genoux, et s’arrangea pour effleurer la petite oreille rose de la pointe de sa moustache. Madame d’Arcole tressaillit, serra la main de Raymond à la briser, puis comme si elle eût été très troublée, pria son danseur de la reconduire à sa place…

Là-bas, debout dans la porte, le duc causait avec Saint-Machin et paraissait plus bouledogue que jamais.

— Allons, en voilà assez pour ce soir ! pensa notre ami.

Et lorsque cet excellent Saint-Machin eut terminé à son tour sa valse, Raymond, qui l’attendait, partit bras-dessus, bras-dessous avec lui, pressé de lui dire dans sa joie débordante comme il était éperdument épris, pressé de parler d’elle, et de trouver un admirateur qui pût partager son enthousiasme.

La semaine suivante, il se précipita à son jour, mais il y avait tant de monde que c’est à peine s’il put échanger avec elle quelques paroles. Heureusement que Saint-Machin était là, et parvint par deux ou trois manœuvres savantes à lui permettre de se rapprocher d’elle, Raymond d’ailleurs sentait sa passion encore plus avivée par ces obstacles, et à son insu paraissait tellement amoureux que ses assiduités furent très remarquées.

Et, ma foi, il commença une cour en règle. Grâce à son ami très répandu, il savait toujours où devait aller la duchesse ; réunion mondaine ou théâtre, et il s’arrangeait pour la retrouver dans la soirée. Dans les loges, pendant les entr’actes, Saint-Machin s’empressait de lui céder sa propre place pour qu’il pût causer, et malgré la mauvaise humeur évidente du duc d’Arcole il s’installait bravement sur le devant de la loge, tandis que toutes les lorgnettes se braquaient dans leur direction.

Cela dura ainsi une partie de l’hiver, la duchesse n’accordant rien, mais autorisant la cour la plus compromettante et les déclarations les plus brûlantes derrière l’éventail ; le duc de son côté devenant de plus en plus impertinent et de plus en plus grincheux.

— Ah ! si ce n’était pas le mari, pensait Raymond, comme j’aurais du plaisir à lui tirer les oreilles !

Cependant il fallait patienter, ne rien brusquer ; évidemment la duchesse s’était trop avancée pour ne pas s’exécuter un jour ou l’autre ; c’était une affaire de temps, d’égards, et, comme lui disait Saint-Machin, il pouvait avoir bon espoir.

II

Un soir, en arrivant chez les Précy-Bussac, Raymond, caché derrière un groupe, aperçut la duchesse qui dansait avec Saint-Machin ; en regardant plus attentivement, il s’aperçut qu’elle valsait exactement comme avec lui, même cambrure des reins en arrière, même enlacement voluptueux, mêmes yeux mi-clos.

— Tiens ! tiens ! se dit Raymond, cela devient excessivement intéressant.

La valse finie, il suivit à distance le couple, et s’approcha d’un massif d’arbustes derrière lequel ils s’étaient installés pour causer.

— Oh ! la bonne valse ! disait Saint-Machin à voix basse.

À quelle heure te verrai-je demain ?

— J’irai chez toi à cinq heures.

— Il n’y a pas à craindre quelque obstacle ?

— Non, non, il ne se doute de rien. Et puis n’avons-nous pas notre paravent ?

— Ah ! oui, cet excellent Raymond !…

Ils se mirent à rire pendant que Raymond sentait une formidable colère lui monter du cœur au cerveau. Ainsi, voilà le rôle qu’on lui faisait jouer ! Les espérances qu’on lui avait données n’étaient qu’une comédie. On s’abritait simplement derrière lui pour pouvoir s’aimer impunément. À lui Raymond les promesses vaines, les coquetteries froides, sans compter les rebuffades, les impolitesses et peut-être un jour la vengeance du mari. À Saint-Machin les tutoiements tendres, les rendez-vous, les heures divines données de cinq à sept dans son appartement …

Il eut une furieuse envie de se montrer, de leur crier qu’il avait tout entendu et de leur exprimer à tous deux ce qu’il éprouvait de dégoût et de dédain, mais une minute de réflexion lui fit entrevoir une bien meilleure vengeance.

Il s’éloigna discrètement, reparut par une autre porte, et s’avança vers la duchesse avec son sourire habituel.

— Peut-on vous demander une valse ?

— Est-ce que je refuse jamais à vous ?

Elle se suspendit tendrement à son bras pour rentrer dans le grand salon, puis, tout en dansant :

— Vous dites que vous ne me refusez jamais rien, lui dit Raymond à l’oreille. Eh bien, venez me voir demain à trois heures.

— Chez vous ! vous n’y pensez pas !

— J’y pense parfaitement. Il y a trop longtemps que j’aspire à un tête-à-tête que je crois avoir mérité. Si vous me refusez, comme je ne veux pas continuer à souffrir plus longtemps, je disparais et vous ne me reverrez jamais.

La duchesse d’Arcole entrevit tout à coup les inconvénients de cette rupture. En somme, Raymond avait jusqu’ici été bien commode, peu exigeant. C’était ennuyeux d’aller chez lui, mais, en lui faisant promettre qu’il n’abuserait pas de la situation, peut-être pourrait-on s’en tirer à bon compte, et cela valait mieux qu’une brouille.

— Mon Dieu, dit-elle avec humeur, ce que vous demandez là est bien grave ; cependant si j’étais bien sûre que…

— Je crois avoir été jusqu’ici suffisamment respectueux…

— Eh bien, c’est convenu. Je me fie à votre loyauté. Je serai chez vous demain à trois heures.

La valse s’acheva très froidement, la duchesse furieuse de cette exigence imprévue, Raymond souriant comme un homme au septième ciel.

III

Le lendemain, à trois heures, la duchesse entrait chez Raymond. Elle enleva le voile épais qui lui masquait la figure, puis tout en faisant une petite moue qui lui allait très bien, elle alla correctement s’asseoir sur un fauteuil devant la cheminée. Elle avait conservé son chapeau, son manteau et ses gants, comme une femme décidée à faire la visite la plus cérémonieuse.

— Vous savez, j’ai voulu céder à votre caprice, mais je ne puis vous donner qu’un quart d’heure.

— Ce sera tout à fait suffisant, répondit Raymond, qui immédiatement ferma la porte de la chambre à double tour.

Très étonnée de la réponse, la duchesse commença à s’inquiéter de ce commencement de séquestration, mais elle paya d’audace.

— J’espère, lui dit-elle, que vous ne me ferez pas repentir de la confiance que j’ai eue dans votre loyauté.

Pour toute réponse Raymond lui dit froidement ;

— Ôtez votre chapeau.

— Hein ? Ah ça, mon cher, vous êtes fou !

— Voilà six mois que vous me faites jouer un rôle ridicule au profit d’un autre, six mois que je sers de plastron contre les colères de votre mari. Aujourd’hui, je vous tiens ici, chez moi ; à mon tour de prendre la revanche et d’abuser de la situation.

— Monsieur, je vous déteste, je vous hais, je ne vous ai jamais aimé.

— Je le sais parbleu bien ! Mais cette franchise est un peu tardive, et comme je vous trouve charmante, cela me suffit.

— Laissez-moi m’en aller !

— Ôtez votre chapeau, reprit durement Raymond.

Et comme il portait brutalement la main sur les brides, elle comprit qu’elle ne pourrait expliquer en rentrant pourquoi son chapeau était mis en pièces et elle s’exécuta.

— Maintenant ôtez vos gants. Vite ! vite ! ou je fais sauter tous les boutons.

La duchesse d’Arcole toute pâle obéit. Puis ce fut le tour du manteau, le tour du corsage, le tour de la tunique. On voyait dans l’œil de Raymond qu’il était décidé à aller jusqu’au bout. Tremblante comme la feuille, la pauvre femme enlevait une à une toutes les pièces de l’armure en murmurant seulement : « C’est une infamie ! Qui m’aurait dit cela de vous ! Je vous exècre ! »

Enfin, elle n’eut plus sur son beau corps qu’une chemise de crêpe de chine crème. Toute honteuse, elle avait avec son bras nu caché sa jolie tête avec un geste à la Phryné, et fermait les yeux, s’attendant à tout.

Elle était bien désirable ainsi ! mais Raymond ne voulut pas d’une femme qui ne se donnait à lui que forcée et contrainte, et quoique très ému (on l’eût été à moins) il n’en laissa rien paraître et, le cœur battant à tout rompre, resta ferme dans son rôle de justicier.

— Maintenant, madame, lui dit-il, laissez-moi vous dire que je ne vous aime ni ne vous désire. J’ai voulu simplement me venger de mon rôle de paravent, et vous rendre aussi ridicule que vous m’avez rendu moi-même. Je n’ai que faire de vous chez moi ; rhabillez-vous et allez-vous-en.

Puis il ajouta en tirant sa montre :

— Il est quatre heures, vous pourrez encore être prête à temps pour votre rendez-vous à cinq heures chez Saint-Machin.

PRÉSIDENT !
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I

Saint-Breland et La Briolle avaient eu une idée merveilleuse : celle de fonder le Selected-Club. Il ne s’agissait pas, bien entendu, de faire une concurrence à l’Union ou au Petit-Club, mais d’organiser dans un quartier bien central un lieu de réunion confortable, amusant, donnant beaucoup de fêtes où l’on pût rencontrer, sur un terrain neutre, des gens appartenant un peu à tous les mondes.

La Briolle, ancien militaire, avait conservé dans l’armée et dans le sport un certain nombre de relations assez décoratives. Saint-Breland, au contraire, très répandu dans le monde de la finance, apportait l’appoint de gros bailleurs de fonds et de joueurs sérieux pouvant alimenter la « cagnotte » et faire marcher « la partie ».

Ah ! la partie ! c’était une grosse question. Le Selected-Club en effet ne s’administrerait pas lui-même, mais le président futur du cercle devait prendre tous les frais à sa charge, en profitant des jetons de jeu, ce qui devait lui assurer chaque année un bénéfice considérable.

Saint-Breland et La Briolle s’étaient depuis longtemps rendu compte des avantages immenses qu’on pouvait trouver dans la fondation d’un cercle de ce genre. Leurs projets étaient magnifiques, et, avec leur vieille expérience de la vie parisienne, ils comptaient retirer de cette existence en coopération, tous les bénéfices matériels et moraux qu’elle pouvait donner. D’abord la jouissance d’un magnifique hôtel situé rue de Choiseul, à deux pas du boulevard, avec salon, salle des fêtes, salle de bains, hydrothérapie, cabinet de lecture, salle à manger où l’on mangerait moyennant six francs des repas exquis, servis par des valets de pied en culotte courte, personnel nombreux, salle d’armes où auraient lieu de brillants assauts. Ces assauts relatés dans les journaux avec les noms des tireurs en vedette, donneraient bientôt aux membres qui fréquenteraient la salle d’armes une réputation de bravoure et de compétence spéciale, leur permettant d’être choisis comme arbitres dans des questions d’honneur. Et les voitures propres et bien attelées à trois francs l’heure, et les chasseurs adroits et bien stylés pour faire des commissions discrètes, et la salle des fêtes où l’on donnerait des expositions, des concerts, des représentations théâtrales, des redoutes permettant d’avoir une action directe sur les actrices et les plus jolies femmes de Paris, sans compter les invitations qu’on pourrait envoyer à la « crème » ou à des personnages influents, etc., etc.

Saint-Breland et La Briolle n’avaient pas eu de peine à faire valoir ces considérations multiples et à recueillir de nombreuses adhésions, d’autant plus que la cotisation annuelle était minime, tous les frais devant être acquittés par le fermier des jeux. Mais si la situation faite aux membres du Selected-Club était des plus agréables, à plus forte raison celle de président du cercle devait offrir des avantages splendides.

Outre les jetons de jeu dont nous parlions en commençant, c’est lui qui aurait la haute main sur le personnel, sur les marchés à passer pour la table, sur l’organisation des fêtes, sur les expositions, c’est lui qui pourrait se faire une foule d’amis dans le monde littéraire, politique ou artistique, ou dans celui de la galanterie. Partout l’on dirait : Un tel, vous savez bien, le président du Selected-Club ? Et rien que cette simple phrase suffirait pour donner à l’élu un brevet d’honorabilité et de situation bien assise. Aussi Saint-Breland et La Briolle avaient-ils chacun en particulier le ferme espoir d’emporter cette bienheureuse présidence.

En somme, qui a amené les noms connus sans lesquels il n’y a pas de comité possible ? C’est moi, pensait La Briolle, par conséquent ma nomination est certaine.

De son côté Saint-Breland disait : Qui a trouvé les bailleurs de fonds sans lesquels la fondation du cercle eût été impossible ? C’est moi. Par conséquent la présidence me revient de droit.

Aussi chacun d’eux, en attendant la réunion générale dans laquelle devaient avoir lieu les élections, se remua-t-il de son mieux pour recruter des adhésions.

Le grand jour arrivé, tous les membres du Selected-Club étaient réunis dans la salle des fêtes au fond de laquelle était dressée une estrade, avec une table recouverte d’un tapis vert.

Sur cette table était une boîte en acajou gardée par deux huissiers. L’assemblée était d’ailleurs très bien disposée. On avait trouvé le local merveilleusement aménagé : les tapis étaient moelleux, les fauteuils immenses ; il y avait des massifs de fleurs dans tous les coins ; les valets de pied circulaient avec des boites de cigares exquis.

Aussi, lorsque Saint-Breland monta sur l’estrade, fut-il accueilli par des tonnerres d’applaudissements. En termes clairs et précis, il exposa la situation financière du cercle, il jongla avec les chiffres, et dans son joyeux discours il fit entrevoir une prospérité et une série de plaisirs qui remplit l’âme de tous les membres d’une douce joie.

La Briolle, à son tour, usa d’une autre corde. D’une belle voix de commandement, sonore et vibrante, il fit appel à la vanité, cita de grands noms, expliqua la situation prépondérante qu’allaient prendre à Paris tous les membres du cercle qui méritait si bien par la composition éclectique de ses membres le nom de Selected-Club. Avec sa grosse moustache, son ventre majestueux, sa décoration, il avait vraiment très bon air, en se donnant de grands coups sur la poitrine à la place du cœur. Bref, il eut lui aussi un vif succès.

Et immédiatement, au milieu du brouhaha des conversations particulières on alla aux voix. Chaque membre écrivait sur un papier les noms du président, du vice-président, des membres du comité, puis introduisait le papier plié en quatre dans la boite en acajou. C’était d’ailleurs assez long, il fallait chercher les noms dans sa tête, puis se donner la peine d’écrire au crayon. Aussi La Briolle, pour leur éviter cette peine, avait-il eu une idée ingénieuse. Il se promenait de groupe en groupe, en disant d’un air bonhomme :

— Vous savez, si vous ne voulez pas vous donner l’ennui d’écrire, le maître d’hôtel a des listes toutes faites, sur lesquelles vous n’aurez qu’à rayer les noms qui vous déplairont pour les remplacer par d’autres.

Aussi l’on se précipitait sur ces listes toutes faites qui portaient bien entendu le nom de La Briolle comme président ; Saint-Breland n’arrivait que comme vice-président. Rayer, changer, à quoi bon ? La Briolle avait un nom très euphonique. Il ferait un président parfait. Et la paresse aidant, un grand nombre de membres du cercle allaient simplement porter la liste imprimée dans la boîte, tandis que Saint-Breland, ignorant cette petite manœuvre, attendait plein de confiance la fin du scrutin.

Lorsque la liste fut enfin ouverte, et lorsque le secrétaire-gérant lut à haute voix le résultat du vote, sur quatre cents votants, il y avait trois cent-vingt voix pour La Briolle, et quatre-vingts seulement pour Saint-Breland.

En conséquence, au milieu d’un enthousiasme indescriptible, La Briolle fut proclamé président, et Saint-Breland vice-président du Selected-Club.

— Vice-président ! dit Saint-Breland, qui pendant le dépouillement du scrutin avait découvert avec colère la ruse de son ami. Un suppléant ! Un bouche-trou !

Et il se jura que le nouveau président ne le serait pas longtemps.

II

La Briolle, pour inaugurer sa présidence, n’avait eu rien de plus pressé que d’organiser une redoute magnifique qui devait annoncer à tout Paris l’ouverture du Selected-Club. Des invitations furent envoyées à toutes les personnalités marquantes, membres des grands cercles, généraux en vue, artistes connus. Saint-Breland s’était chargé du recrutement féminin et avait d’ailleurs bien promis à La Briolle d’être très sévère pour les invitations « absolument personnelles ».

— Beaucoup d’actrices, avait dit La Briolle. Il y a aux Variétés, au Palais-Royal, au Vaudeville, voire même au Gymnase, un personnel charmant qui ne demandera pas mieux que de venir. Joins-y quelques grandes demi-mondaines, bien posées, quelques danseuses du corps de ballet ayant des protecteurs connus, mais ne te laisse pas déborder.

— Tu peux te fier à moi, avait dit Saint-Breland.

Le grand jour arrivé, une file immense de voitures se dirigeait vers l’hôtel de la rue de Choiseul. La façade était illuminée ; une grande marquise en vieille tapisserie était dressée au-dessus de la porte cochère, et un tapis avait été étendu sur tout le trottoir jusqu’à la voûte. Les invités avançaient entre deux massifs de fleurs qui continuaient jusqu’au premier étage. Au bas du vestibule, un suisse splendide tout galonné d’argent se tenait impassible, et faisait retentir de sa hallebarde les dalles sonores à chaque nouvel arrivant. Dans la cage de l’escalier un groupe de tziganes en costume national faisait entendre ses plus entraînantes mélodies.

La Briolle était rayonnant. Il venait d’apercevoir Taradel, le président du cercle des Truffes, et Précy-Bussac, et Boisonfort, et le général Bourgachard, et Cabriolus, le grand peintre, et Pierre Max ; toutes les notabilités enfin avaient répondu à son appel.

Quant aux femmes, elles étaient plus difficiles à reconnaître, car les cartes d’invitation exigeaient le masque au moins pour la première heure. Néanmoins il avait déjà deviné Alice Mersed, Blanche Dartois, Laure Schuman, Delphine ; il avait eu des poignées de mains amicales, des caresses au passage, des petits mots gentils. – Bonjour, La Briolle, vous êtes un amour de ne pas m’avoir oubliée – je vous aime tout plein, etc.

Le comte Taradel lui avait dit que sa fête était très réussie, et le général Bourgachard avait affirmé que ça lui rappelait le petit Mourmelon du temps de l’empereur.

Et pendant ce temps-là, personne ne s’occupait du pauvre Saint-Breland, perdu dans la foule et dévoré de jalousie.

Dans la salle des fêtes, l’orchestre avait été installé sur le théâtre, et l’on dansait avec un entrain merveilleux, mais aussi avec une convenance parfaite. Dans les salons, des couples rapprochés sur des poufs moelleux flirtaient derrière l’éventail tandis que la musique arrivait par bouffées. Les laquais poudrés, en grande livrée à la française, passaient avec des plateaux. Il y avait dans l’air toute sorte de parfums capiteux, mélange de poudre de riz, d’odeurs de femme, et d’âcres senteurs de punch.

— N’est-ce pas que « ma » petite fête est réussie ? disait La Briolle à Précy-Bussac.

— Cher monsieur, nous n’eussions pas mieux fait au cercle des Truffes.

— Ah ! vous savez que j’ai fait préparer une salle réservée où nous souperons à part et où j’ai réuni quelques personnes de marque. Je compte sur vous.

Puis c’étaient de jolies femmes qui demandaient à être menées au buffet, C’était même étonnant. On eût dit un mot d’ordre. Elles venaient toutes à lui en affirmant qu’elles avaient soif, et désireuses de boire avec lui un verre de vin de Champagne. Quel succès ! La Briolle s’exécutait, enchanté, ravi, l’œil brillant, excité par tous ces sourires, ces blanches épaules, ces bras ronds qui s’appuyaient sur lui avec toutes sortes de pressions tendres. Il savourait avec une béatitude immense la gloire de sa présidence, parlant, pérorant, gesticulant, se grisant de bruit et de gaieté, et envoyant parfois quelques joyeux sarcasmes à Saint-Breland, qui le contemplait avec un air tout drôle.

— Tu devrais danser, lui dit tout à coup ce dernier. Je t’assure qu’un président doit donner le bon exemple.

— Oh oui, faites-moi valser ! s’écria la belle Marie Fabert.

Et La Briolle s’exécutant de bonne grâce, se lança dans le tourbillon, bien que la valse arrivant par-dessus tous ces verres de Champagne ne fit qu’à moitié son affaire. Mais Marie Fabert dansait si bien, elle avait une façon si voluptueuse de s’enlacer à lui ! Tout le monde faisait cercle autour des danseurs.

— C’est égal, cela donne joliment chaud, s’écria Marie : allons boire !

Et elle entraîna vers le buffet le président, plus étourdi que jamais.

— Ah çà, est-ce qu’on ne va pas bientôt souper, s’écriait le général Bourgachard. Vous m’avez parlé d’un mess réservé…

— Oui, mon général. Seulement, vous comprenez, comme président je n’ose pas encore disparaître. Je craindrais qu’en ne me voyant plus, « mes » invités aient moins d’entrain. Mais cela ne va pas tarder.

Quelques instants après douze convives triés sur le volet montaient au premier dans un petit boudoir bouton d’or où le souper était dressé. La Briolle s’assit au centre avec Marie Fabert à sa droite, et Julia Montlhéry à sa gauche. Saint-Breland se plaça en face de lui, et la petite fête commença.

— Hé ! larbin ! ma bisque ! je suis sèche de bisque : s’écria tout à coup une grosse fille amenée par Saint-Breland, et qui, à vrai dire, ne paraissait pas d’une exquise distinction.

Et comme on éclatait de rire.

— Eh bien quoi ? quand vous serez là à me regarder comme des tourtes. J’ai pas de potage. J’en réclame. Je veux béquiller comme les autres.

Quoique très excité, La Briolle adressa au vice-président un muet reproche.

Qu’allaient penser le président du cercle des Truffes, et Précy-Bussac, et Bourgachard ? Mais, devant la gaieté générale, il se dérida à son tour.

— À la santé du président ! cria Mary Fabert en remplissant le verre de son voisin.

— Messieurs, dit La Briolle en essayant de se lever, je suis ému, reconnaissant, croyez que…

Mais Julia le tira par le pan de son habit et le fit rasseoir lourdement en criant :

— Bois, mais pas de discours !

— Pas de discours, répéta-t-on en chœur.

Le fait est que La Briolle eût été tout à fait incapable de joindre deux idées. Il avait le teint très rouge et les yeux vagues. Autour de lui, la gaieté allait crescendo ; les augustes convives, excités par Saint-Breland, qui avait décidément un entrain endiablé, ne pensaient nullement à garder le décorum ; le vin de Champagne coulait à flots, et la grosse fille, sur la demande du vice-président, avait commencé, au milieu des exclamations, des couplets bizarres :

Héloïse disait :
« Tu fais bien triste mine. »
Abeilard répondait :
« On m’a coupé les vivres. »

— Vraiment, pour la tenue du cercle… essaya encore de balbutier le président.

— Tu nous embêtes avec ta tenue, intervint Saint-Breland. Nous sommes ici entre nous, en petit comité ; si tu nous a installé une table à part, c’est probablement pour que nous puissions nous amuser.

— Oh ! oui ! il a raison !

— Eh bien, soit ! au diable la tenue ! Messieurs, vous êtes ici chez vous, mettez-vous à votre aise, amusez-vous, mes enfants ! Général, à la France ! Vive la joie !

Et, soulignant sa pensée, La Briolle, tout à fait gris, embrassa à pleines lèvres la belle Mary Fabert, exemple immédiatement suivi tout autour de la table. On commençait à faire des paris très intelligents, Tournecourt offrait de manger sans boire tout le gâteau de Savoie du milieu ; Saint-Breland pariait que La Briolle ne saurait pas boire six verres de vin de Champagne tandis qu’il pèlerait une grosse poire, pari qui fut tenu et gagné haut-la-main par le président. Il est vrai que Saint-Breland avait pelé avec une lenteur !… Au reste, il fut le premier à admirer et à applaudir en disant :

— Quelle jeunesse ! c’est merveilleux. On n’en fait plus comme toi.

Et le bon La Briolle rayonnait de plus en plus.

Quant à la grosse fille, elle était montée sur la table et avait esquissé la « danse du scalp », ce qui faisait voir, gigotant au milieu des compotes, des surtouts montés et des corbeilles de fleurs, deux jambes superbes, rondes, pleines, moulées dans un bas de soie bleue.

— Cristi, les belles jambes ! s’était exclamé le général Bourgachard très émerillonné.

— Belles si vous voulez, mais les attaches… Mesdames, un concours de jambes, proposa tout à coup La Briolle.

— Oui, oui, cri a-t-on à la ronde.

Et Saint-Breland de crier : « Quel entrain ! Quelle gaieté ! Il n’y a que lui pour avoir des idées pareilles ! »

Cependant Mary Fabert et Julia, après s’être fait un peu prier, avaient consenti à poser le bout du pied sur la table et à laisser voir des mollets fort honorables ; seule Blanche Dartois, la voisine de gauche de Saint-Breland, refusait de prendre part au concours.

— Eh bien, s’écria-telle tout à coup, je m’exécuterai si le président nous montre aussi sa jambe. Je parie, qu’il ne la montre pas.

— Parions que si ! Parions que non !

— Moi, moi ! dit La Briolle étonné.

— Elle a raison ! si tu hésites, c’est que tu as une jambe mal faite.

— Par exemple, j’ai un mollet d’Hercule. Voyez plutôt.

Et le président, retroussant le bas de son pantalon, fit apercevoir un bas de jambe en forme de poteau.

— On ne voit rien, cria-t-on à la ronde. Nous voulons toute la jambe.

— Je ne puis pourtant pas ôter mon pantalon.

— Si ! si ! toute la jambe ! Montrera, montrera pas !

— Bast ! s’écria Saint-Breland, nous sommes entre nous. À ta place, moi, je confondrais mes calomniateurs.

— Eh bien, voyez et admirez ! s’écria le président.

Il enleva rapidement son pantalon, releva son caleçon et monta sur sa chaise, en prenant une pose académique.

— C’est superbe, cria Saint-Breland !

Puis il s’empara rapidement du pantalon, que le président brandissait comme un trophée, et s’élança hors du boudoir en criant :

— Allons, redescendons au bal. Qui m’aime me suive !

— Sapristi ! Rends-moi au moins mon pantalon, s’exclama La Briolle en courant éperdu à la suite des convives.

Toujours courant, il arriva ainsi en chemise flottante, dans la salle des fêtes, où son apparition au milieu du quadrille produisit une vive sensation. La grosse fille l’avait pris à bras-le-corps et l’obligeait à danser en criant :

— Écossais de Chaillot, fais-nous le pas de la Verte-Érin !

Puis elle l’entraîna dans une ronde folle.

Cependant, beaucoup de danseuses effarouchées étaient sorties du bal, tandis qu’un grand cercle se formait autour de l’infortuné président, dansant comme un petit fou. Le scandale était immense.

— Huissiers, s’écria tout à coup le vice-président d’une voix grave, emparez-vous de monsieur et faites-le sortir du bal.

On entraîna malgré lui le pauvre La Briolle et on le porta en voiture, tandis qu’il répétait :

— Je veux bien m’en aller, mais qu’on me rende au moins mon pantalon !

Vœu qui, d’ailleurs, fut impossible à exaucer, Saint-Breland ayant caché le pantalon dans l’intérieur du piano.

* *
*

Le lendemain, La Briolle, complètement dégrisé, recevait la visite d’une députation des principaux membres du Selected-Club, choisis par Saint-Breland. Ces messieurs firent poliment comprendre à La Briolle qu’après le scandale de la veille, il lui était impossible de rester président du cercle. Séance tenante, La Briolle dut donner sa démission et, le soir même, Saint-Breland était nommé à sa place.

AUX ITALIENS
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C’est la plus belle de Séville !…
Vous n’avez qu’à suivre la file,
Et vous l’aurez pour dix ducats.
A. Dumas fils.

I

Ce soir-là. Chameroy, ne sachent que faire de Pignerolles, un vieil ami de province qui lui était tombé sur les bras pour huit jours, eut l’idée lumineuse de l’emmener à la soirée d’ouverture du Théâtre-Italien.

Malgré ses myriades de lustres, malgré ses loges remplies de femmes décolletées et couvertes de diamants, malgré ses fauteuils d’orchestre où grouillait une armée sombre d’habits noirs, la salle présentait ce soir-là le spectacle le plus étrange. C’était bien là le public de gala que pouvait nous servir le régime actuel, un bicarré pêle-mêle de notabilités mondaines, de bohèmes arrivés, de clubmen, de vieux cabotins sur le retour, de ministres, de femmes de fonctionnaires, de mères d’actrices, de duchesses authentiques et de belles-petites connues sur la place.

Le marquis de Précy-Bussac coudoyait le vieux ténor Chuprez ; la comtesse de Mortalès ne pouvait s’appuyer sur le rebord de sa loge sans frôler le bras dodu de Caroline Bischoff. Les avant-scènes, au lieu de montrer, comme aux autres premières, des teintes claires et de frais visages, étaient toutes sombres, grâce aux toilettes noires du personnel gouvernemental. De larges mains serrées dans des gants marrons à un bouton s’étalaient sur le velours des loges ; dans la baignoire d’avant-scène, une rangée d’enfants appartenant à la famille du Grand Poète, se disputaient pour être au premier rang ; çà et là, tranchant sur les tons clairs des loges où scintillaient les colliers d’émeraudes et les rivières de diamants, apparaissait tout à coup un trou sombre occupé par des gens à face patibulaire, avec des femmes en rotonde de peau de lapin et en chapeau retour du Temple.

Et Chameroy, passant une revue circulaire avec sa lorgnette, détaillait une à une les loges à Pignerolles, qui, lui, n’y voyait que du feu.

— Vois-tu, lui disait-il, cette beauté brune et sculpturale toute en noir, c’est la femme du Grand Français ; à côté, cette blonde pimpante à tête de Greuze, c’est madame de Beauchevet ; puis voici, en rose, madame Gilbert Desroches, une musicienne méritante, causant avec l’éternelle madame de Monval ; voici Trowitz, du Times, avec sa famille ; la richissime madame Tackay avec sa fille, madame Belfassa ; la belle Mélanie, toujours jeune, avec ce sourire en carré qui lui va si bien. Qui encore ? Cette jeune fille à tête de keepsake que tout le monde salue, miss Riffort, reporter féminin de l’American Messenger. Aux fauteuils d’orchestre, j’aperçois Julia de Montlhéry, Hein ! c’est gentil ce décolletage en tulle bleu ? et Jeanne Garnier, elle arrive en retard et dérange tout le monde, mais tout le monde est enchanté d’être dérangé par elle, tant son sourire est bon garçon.

Dans une baignoire la bonne princesse : toujours son profil césarien, un souvenir du bon temps ; un peu plus loin cette petite blonde, avec un nez tourné à l’imprudence, c’est Feufollet, la créatrice des mots « pur gratin, crème et selected ». En face voici la marquise de Laza avec sa cousine la comtesse de Nifraye. Quel merveilleux collier avec cette quadruple rangée de perles. À côté d’elle, cette Diane chasseresse en noir avec un croissant de diamants dans les cheveux c’est madame Randish causant avec le petit duc…

Mais depuis quelques minutes Pignerolles était distrait et n’écoutait plus l’énumération de son ami Chameroy. C’est qu’il venait d’apercevoir dans une loge une femme dont l’entrée avait produit une vive sensation, Grande, mince, rousse, avec un teint d’une blancheur nacrée, elle ôtait lentement une mante en brocatelle à grandes fleurs sur un fond de gros de Tours vieux rouge, entièrement doublée d’hermine et garnie d’une large bande de zibeline. Elle resta un moment debout, campée dans une merveilleuse attitude, pour mettre en lumière sa taille moulée dans un corsage de velours, à grandes fleurs de lys satin et crêpe de Chine blanc. Puis après avoir constaté la véritable révolution produite par son entrée, elle s’assit tout en répondant par un sourire aux saluts qui lui étaient envoyés de tous les coins de la salle.

Immédiatement d’ailleurs sa loge fut prise d’assaut. C’était un défilé d’adorateurs qui, après avoir quémandé un regard et échangé une poignée de mains, se voyaient bien vite obligés de céder la place et de reculer devant le flot des nouveaux arrivants ; devant la porte il y avait un véritable encombrement.

— Et celle-là, demanda tout à coup Pignerolles à Chameroy d’une voix émue, qui est-elle ?

— C’est Jeanne Roguier.

— Tu me dis cela drôlement. Tu la connais ?

— Chut ! voici l’ouverture de Simon Boccanegra. Écoutons.

Mais Pignerolles n’écoutait rien. Que lui importait que Simon Boccanegra fût nommé ou ne fût pas nommé doge, ou qu’il fût aimé de la dame en robe bleu de ciel qui chantait avec lui des paroles d’amour incompréhensibles. Le gosier serré, le cœur battant à tout rompre, il ne pouvait détacher ses yeux de la loge où resplendissait la belle rousse ; il détaillait ses épaules d’enfant toutes rondes avec des fossettes, cette nuque élégante sur laquelle mille petites mèches se tordaient en révolte, et ce sourire étrange, lascif à damner un saint, qu’elle prodiguait comme monnaie courante à tous ses amis.

Aux entr’actes suivants il ne cessa pas de lorgner la belle rousse. Toutes les lorgnettes d’ailleurs étaient braquées sur elle ; les femmes étudiaient sa toilette, et demandaient sur elle des renseignements. Des généraux, de gros financiers, des clubmen élégants, de hauts personnages étrangers se succédaient tour à tour, souriants, respectueux, empressés, tandis qu’elle avait véritablement l’air d’une reine accordant quelques minutes d’audience.

Après la grande scène fastidieuse de l’empoisonnement, Pignerolles n’y tint plus, et, en hésitant un peu, il revint à la charge.

— Pourrais-tu… me présenter à cette madame Roguier ?…

— Moi ! je m’en garderais bien ! Ah ça, y songes-tu, toi, marié, rangé, père de famille ?

— Au diable ! J’en suis fou, absolument fou. Je ne quitterai pas Paris que tu ne m’aies fait connaître cette femme.

— Diable, pensa Chameroy, c’est plus grave que je ne croyais. Eh bien, dit-il à son ami, allons souper après la représentation, et je te dirai dans quelles conditions j’ai connu cette Jeanne Roguier, si cela ne te calme pas, nous aviserons.

II

Une demi-heure « prés nos deux amis étaient attablés dans un cabinet du café de la Guerre et Chameroy commençait ;

— Il y a six ans, la femme que tu as vue jouait au théâtre de… dans une Revue quelconque. C’était déjà une superbe fille, blanche comme du lait, mince, serpentine ; seulement alors les cheveux étaient noirs, mais le tout n’en constituait pas moins un vrai morceau de roi. Je m’enquis auprès des ouvreuses, et à tout hasard j’allai guetter l’actrice à la sortie du théâtre, mais après avoir attendu une demi-heure, je fus repoussé avec perte par une femme qui, ahurie, bousculée, me déclara que je lui faisais perdre un temps précieux, et qui sauta en voiture sans vouloir en entendre davantage. Le lendemain, les camarades du cercle auxquels je racontai ma mésaventure éclatèrent de rire : « Je crois bien, malheureux, que tu lui faisais perdre son temps. C’est l’heure où elle va faire son petit pèlerinage quotidien rue de X… Tu n’as qu’à te faire inscrire.

» – Comment ! cette superbe fille ?…

» – Tu peux t’informer ; nous sommes ici plus de dix camarades pouvant te donner les renseignements les plus précis.

» Je fus d’abord un peu écœuré par cette révélation, mais mon désir reprit bien vite le dessus, et ma foi, le lendemain, je me dirigeai vers le petit hôtel de la rue de X… Tu te le rappelles, n’est-ce pas ? avec son aspect élégant et bourgeois dans le renfoncement avant la rue Montalivet. Il y avait deux portes cochères, deux escaliers, de manière à ce que les arrivants ne pussent jamais se rencontrer avec les sortants. On était reçu dans une première salle du rez-de-chaussée. On eût dit absolument le cabinet d’affaires de quelqu’honnête consultant avec ses meubles de reps, sa pendule de marbre noir et la grande table centrale sur laquelle trônait le fameux registre ? Une majestueuse matrone y donnait audience.

» – Vous avez de la chance, me dit-elle, vous n’attendrez pas. « Nous » avons justement le jeudi libre. Voulez-vous jeudi, à minuit, après la sortie du théâtre ?

» – Parfaitement inscrivez-moi pour jeudi.

» Le jeudi suivant, à minuit, je sonnai à la petite porte de gauche. La majestueuse matrone me reçut avec son plus charmant sourire ;

— Je vous ai fait préparer la « chambre héraldique » me dit-elle. Lazarine, conduisez monsieur.

» Je suivis une femme de chambre qui m’introduisit au premier dans une chambre toute tendue de satin rouge sur laquelle des lions dorés rampaient, la langue pendante et la queue flamboyante. Un grand lit à colonnades et en chêne sculpté occupait la plus grande partie de la chambre qui n’avait d’ailleurs d’autres meubles qu’une chaise longue et un large fauteuil très bas. Et partout les lions dorés sur le satin cramoisi. Sur la cheminée une terre cuite et une lampe à abat-jour rose. C’était là la « chambre héraldique », exhalant une forte odeur de poudre de riz et de tabac. Un grand feu flambait dans la cheminée. Je me mis à tisonner les cendres remplies de bouts de cigarettes, en attendant la déesse. Un quart d’heure, une demi-heure, quarante minutes se passèrent, je commençais à craindre d’être venu pour rien, lorsqu’une voiture s’arrêta devant la porte, un froufrou de soie se fit entendre dans l’escalier, et une femme entra toute essoufflée, la tête enroulée dans une dentelle. C’était bien Jeanne Roguier.

» Elle me regarda à peine, me salua imperceptiblement de la tête, puis sans ôter ses gants, ni sa dentelle, elle me dit :

» – Je suis un peu en retard, mais ce n’est pas ma faute. Aussi je vous prie de ne pas me retenir trop longtemps, on m’attend !

» – Comment, fis-je stupéfait, vous allez conserver cette dentelle et ce manteau de loutre, et ces gants !

» – Oui, fit-elle, je n’ai tout au plus que dix minutes à vous donner.

» Si j’eusse été plus jeune, plus timide, ou même plus épris, peut-être eussé-je été obligé de me contenter de ce minimum, mais ma foi, devant la réalité par trop crue de la situation, je me révoltai.

» – Eh bien ! lui dis-je, puisque le temps vous manque, je ne veux pas vous retenir.

» Et je me dirigeai vers la porte.

» À son tour, la belle se trouvait prise au piège. Dans une minute de réflexion elle entrevit toutes les conséquences du mécontentement d’un client : une perte sèche d’argent, les reproches de la majestueuse matrone, de bonnes aubaines accordées de préférence à d’autres femmes.

» En faisant la moue, elle voulut s’en tirer en enlevant seulement son manteau de loutre, mais je fus inexorable, et comme je menaçais de nouveau de m’en aller.

» – Allons, gros méchant, dit-elle en riant, d’un rire de fille, faux et contraint…

» Et voilà la femme que tu as vue trôner aux Italiens. »

Pignerolles, un peu pâle, avait écouté son ami.

— Pouah ! fit-il enfin avec dégoût. C’est bien vrai, ce que tu m’as raconté là ?

— Absolument vrai.

— Eh bien, mon cher, merci de m’avoir empêché de faire une sottise. M’en voilà guéri et bien guéri.

DE CAUTERETS À CAUTERETS
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La saison est dans son plein. Toutes les jalousies des hôtels sont levées ; les tables d’hôte sont garnies de longues files de voraces (rien ne creuse comme l’air des montagnes), et le soir, à l’heure du café, les cours vitrées présentent un aspect très gai avec la foule des voyageurs assis à de petites tables et fumant leur cigare en plein air.

Quant au bruit des grelots, il est plus assourdissant que jamais. Les voitures n’arrêtent pas, et, comme elles vont toujours au galop et qu’elles sont toutes à quatre chevaux, vous pouvez juger de la sécurité des rues et du bonheur des gendarmes chargés de faire marcher au pas.

Ils sont trois, ces gendarmes, deux hommes et un vieux brigadier. On les a envoyés d’Argelès pour soigner leur gorge et faire un peu de service. Les malheureux ! après avoir passé la saison à s’égosiller contre les cochers, je crois que l’influence des sources La Reillère et Mauhourah est très compromise.

Ces sources constituent la promenade élégante du matin. Une jolie « grimpette », d’ailleurs. Les curés la font en lisant leur bréviaire et en se figurant qu’ils gravissent la montagne des Oliviers. Il paraît que ça les soulage, du moins c’est l’un d’eux qui me l’a assuré. J’ai essayé du moyen, mais je n’en ai pas moins trouvé la grimpette très dure.

Deux évêques avec bas violets et chapeau garni de la ganse d’or ; l’un barbu, gigantesque, à belle figure arabe, est l’évêque d’Oran ; l’autre, petit, boulot, avec une grosse bedaine et l’air jovial, est l’évêque de Digne. Quand ils marchent l’un à côté de l’autre, on dirait le chiffre 10.

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*

Le moyen élégant d’aller à La Reillère, c’est de louer une des charrettes anglaises, avec groom en livrée verte, qui stationnent sur la place. On met Madame à côté de soi, le groom grimpe par derrière, et fouette cocher – drin, drin, drin, drin – toujours au nez des trois gendarmes.

Sur la terrasse de La Reillère, de neuf heures à onze heures du matin, c’est un brouhaha indescriptible. Voyageurs passant à la file devant la source et se faisant servir par la jolie fille qui, les bras nus, le nez au vent, a une si charmante façon de vous dire : « Voilà, monsieur », en vous tendant votre verre sur la paume de sa main ; marchands de sucre d’orge fabriqués avec les eaux de la source (???), Espagnols vendant des dentelles, bébés de six ans costumés en Basque et vous offrant des boutons de rose, cavaliers arrivant au galop et attachant leurs chevaux aux anneaux de la terrasse, cochers moustachus se disputant, dans le patois du pays, pour prendre la file et lançant dans les airs des onomatopées sonores qui résonnent comme des roulements de tambourin. Éclairez le tout par un soleil aveuglant ; mettez, comme base à ces bruits divers, le bouillonnement du Gave, et vous aurez le tableau à peu près complet.

On soigne beaucoup la tenue du matin. Il faut avoir l’air un peu malade, tout en restant élégant. Le femmes ont des dentelles autour du cou, des voiles recouvrant tout le chapeau et de chaudes écharpes. Les hommes, des molletons de flanelle blanche, des calottes, de hautes guêtres jaunes, sans compter le grand bâton pyrénéen, qui laisse supposer qu’après le traitement du matin on ira risquer quelque périlleuse excursion. On rentrera tout bonnement déjeuner.

Le comble du genre, c’est d’avoir en sautoir une espèce d’étui. Je croyais d’abord qu’il contenait une lorgnette pour voir les sites ; non, il y a là dedans tout bonnement le verre qui sert à se gargariser.

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Énormément de jolis petits faux ménages ; on a l’air de s’adorer ; on n’a que cela à faire, et cependant c’est contraire au traitement. Il y a, pour les isolés, quelque chose de crispant dans la vue de ces heureux couples qui déjeunent ensemble, dînent en tête-à-tête, boivent dans le même verre, se gargarisent en se donnant la main, et crachent bras-dessus bras-dessous.

Par exemple, il arrive parfois que les amoureux n’ont pas commencé ensemble leur traitement, et que monsieur a des affaires qui l’obligent à repartir avant madame. Dans ce cas, cela se sait huit jours à l’avance ; les batteries sont dressées, les tables sont retenues tout autour de la « veuve » ; on sait quel numéro de fauteuil elle a au théâtre du Casino, et le jour du départ du monsieur la meute se précipite.

La femme lutte, mais la solitude est mauvaise conseillère, les eaux sont très excitantes ; on ne reçoit pas impunément sur les reins tous les matins le coup de fouet de la douche écossaise, et la promenade du soir sur l’Esplanade, et le jeu des petits chevaux avec les facilités de conversation provoquées par les réflexions sur la partie, etc., etc. Bref, autant de chances pour la défaite… Et cependant, c’est tout ce qu’il y a de plus mauvais pour le traitement.

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Après le déjeuner, sieste, correspondance, ou tout autre motif, mais tout le monde disparaît pour ne reparaître en tenue de la journée que vers cinq heures du soir. Les femmes apparaissent désembobinées, avec de jolies toilettes claires ; les hommes ont abandonné le molleton pour des vestons quadrillés ; à cette heure-là, le traitement est éparpillé. Les uns retournent à la Reillère ; les autres se rendent aux thermes de César (qui n’ont rien à faire avec ceux de M. Grévy) d’autres aux thermes des Œux, d’autres au Rocher. Ceux qui n’ont pas de traitement dans l’après-midi enfourchent des bourricots et grimpent en bandes joyeuses sur les pics environnants.

Le soir on raconte triomphalement qu’on est monté jusqu’au sixième lacet, septième lacet. Cela dépend de la trique emportée et du degré d’entêtement du bourricot.

Après le dîner, on se précipite en foule sur l’Esplanade. La grande distraction consiste à voir enlever le ballon. Tous les soirs un vieux bonhomme et sa femme lancent dans les airs une immense montgolfière en papier, puis ils font la quête « pour le ballon ». Quand celui-ci part du côté de l’Espagne, c’est signe de beau temps pour le lendemain ; sinon il faut craindre de la pluie.

Cette Esplanade, avec ses bosquets, ses coins sombres, ses labyrinthes, est très propice à toute sortes de choses, toujours déplorables pour le traitement ; mais, la grande plaie, ce sont les joueuses de mandoline. Elles vont par paire, toujours une vieille et une jeune : la vieille fait la basse, la jeune fait le chant et la quête. Elles sont en robes de soie, chapeau tapageur et couvertes de bijoux. On n’ose pas donner moins qu’une pièce blanche, qui disparaît dans la conque d’un coquillage… mélomanie et discrétion.

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Deux boutiques m’ont étonné. Il y en a une où l’on vend des palettes pour une loterie. Je croyais qu’il fallait, pour ce jeu de commerce, un marchand doué d’un bagou étourdissant, faisant un boniment monstre. Les palettes sont distribuées par un muet, costumé en turco. Est-ce le mutisme ? en-ce le costume ? Je ne sais, mais il place toutes les palettes, L’autre boutique est un marchand de gants, jovial, facétieux, donnent des conseils sur les nuances à choisir… et complètement aveugle.

J’ai déjà parlé du théâtre du Casino. On a ouvert une seconde salle, le Casino-Club, avec loges, avant-scènes, tapis partout, profusion de dorures, une véritable bonbonnière toute neuve. On y joue des pièces gaies et des ballets qui ont un grand succès grâce à la forme des jupes des danseuses. Ces jupes microscopiques se tiennent complètement horizontales, et montrent plus que s’il n’y avait pas de robes du tout. Il y a là une vingtaine de ballerines qui ont des jambes superbes. De là le succès des « Midas » et du « Radjah » ! et autres prétextes à « entrechats, jetés-battus et fouettés-derrière », De là aussi la cause de ce rassemblement qui a lieu tous les soirs après le ballet devant la sortie des artistes.

… Mais comme tout cela est mauvais pour le traitement !…

* *
*

…L’arrivée à Pierrefitte est gaie. D’abord, on est satisfait de sortir de son wagon, après je ne sais combien d’heures de tangage et de roulis, et puis il y a là d’immenses landaus, attelés à quatre, s’il vous plaît, avec de beaux cochers en postillon vert et or, comme l’ancienne livrée de l’empereur. On place les bagages sur une planchette, derrière la capote, et fouette cocher, pour Cauterets. On grimpe ainsi, au grand trot, tout le long d’une route encaissée entre des massifs de montagnes formidables, avec des petits ruisseaux qui s’échappent en cascades de partout, et des sommets encore couronnés de neige.

Et en se voyant ainsi emporté, l’on songe que c’est ainsi que voyageaient nos pères avec leurs bagages à l’arrière ; une bonne berline et quatre chevaux renouvelés par des relais. On se dit : c’était le bon temps !… à condition de n’avoir pas plus de dix kilomètres à parcourir ; ce qui est le cas pour Cauterets.

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À l’arrivée dans la ville » une grande affiche municipale ordonne aux cochers de prendre le pas, surtout s’ils sont attelés en « arbalète ». Aussi, notre postillon fait-il plus que jamais claquer son fouet et passe-t-il aux grandissimes allures, au milieu d’une population grouillante. Oh ! l’amour de l’opposition à l’autorité ! Décidément nous sommes bien encore en France.

De belles rues, toutes droites et toutes neuves, des hôtels immenses à l’instar de Paris, avec cariatides monumentales, nuée de petits grooms, hommes d’équipe, etc., etc. Nous tournons, au grand trot, dans une cour vitrée avec jet d’eau central et perron majestueux. Je me jurerais au Grand-Hôtel, surtout lorsque je me vois assis dans l’ascenseur, manœuvré par un magnifique laquais habillé en capitaine de vaisseau.

Par exemple, des petites bonnes pleines de couleur locale. Teint mat, favoris en virgule, madras coquettement enroulé en arrière sur le chignon noir-bleu, lèvres pourpres et dents superbes.

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Temps magnifique, et rues inondées de soleil ; côté ombre, toutes les femmes sont à la fenêtre, assises sur le balcon, cherchent à tuer le temps, soit en lisant, soit en regardant les faits intéressants qui se passent chez le voisin. Déshabillés blancs, crème, sauts de lit rose-clair, bleu-de-ciel, fraise-écrasée, matinées à tons clairs garnies de dentelle et fermées par des coques de satin ; du côté soleil, les jalousies, à moitié baissées, laissent apercevoir de grands yeux noirs à travers les lattes.

Les rues, comme aspect, rappellent un peu celles de Biarritz : beaucoup de rouge dans les tentures des boutiques, les robes des femmes du peuple, les ornements de chevaux, et, çà et là, dans la foule, le bel Espagnol traditionnel, avec la veste de velours, le gilet en cœur, le feutre rond, et, sur l’épaule, quelque étoffe éclatante qu’il vous offre avec des fiertés d’hidalgo.

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Le matin, de neuf heures à midi, grande anima-don sur le sentier qui mène aux sources de la Reillère et de Mauhourah. Des familles entières passent en caravane, le père en tête, à cheval, la mère et les petits sur des bouriquets ornés de pompons extravagants. Signe particulier : À cause des pentes, toutes les selles anglaises ont des croupières, ce qui est fort laid à l’œil.

À la suite, voitures découvertes, charrettes, landaus, victorias, toutes conduites très vite avec un assourdissant bruit de grelots et de claquements de fouets.

Si vous joignez à ces harmonies diverses le grondement du Gave qui bouillonne sur les rochers en bas de la route, vous aurez l’ensemble de ce concert à grand orchestre, qui finit par énerver à force de monotonie.

Au milieu des voitures, alertes, pimpants, en veston quadrillé, le large parasol blanc à la main, gravitent des gentlemen auxquels le médecin a conseillé d’aller à pied.

Les femmes en profitent pour s’appuyer sur le bras de leur ami un peu plus qu’il ne faudrait, jetant parfois un regard d’envie sur les voitures qui passent ou sur les chaises à porteur suspendues aux épaules de robustes montagnards au masque énergique, avec le large béret bleu et des moustaches de capitan.

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La nature essaye d’avoir l’air méchant et tourmentée, mais la rage de publicité lui enlève tout caractère. Tel bloc de rocher qui partout ailleurs serait formidable prend un air bonhomme grâce aux affiches dont il est couvert.

L’une annonce que le célèbre photographe Z. opérera lui-même ; l’autre, que M. L… ouvre au public son musée de minerais rares. Tout le long de la route, des marchands en costumes nationaux vendent des ouvrages en bois ou des sucres d’orge adoucissants, ou encore des bâtons de vanille qui envoient une bonne odeur tout le long de la vallée.

Il y a un casino bien organisé, et dont les représentations sont très suivies. La salle, garnie de fauteuils et sans loges, rappelle un peu celle de Trouville. On joue là tous les genres, opéra, opérette, comédie ; dans la même soirée, on entend Nos bons Villageois et la Fille du Régiment, ou bien encore le Chalet. Tout cela est bien un peu connu, mais cela fait toujours plaisir à entendre D’ailleurs, un splendide baryton, qui vient je ne sais d’où, et a un « creux » à couvrir le bruit du Gave.

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À dix heures et demie, d’ailleurs, tout est fini. Il faut se lever de bonne heure pour aller se plonger dans la piscine chaude. Oh ! cette piscine chaude ! Véritables raffinements de volupté, avec tous les exercices de la natation en chambre, des coupes alanguies, des planches voluptueuses, tandis que des lames chaudes vous passent la long des reins, et des cuisses, comme de molles caresses.

Heureux ceux qui, en rentrant à leur hôtel, trouvent après un semblable exercice, une jolie femme qui, vu l’heure matinale, ne s’est pas encore éveillée.

Mais les autres ? les pauvres autres ?… Notez bien que à cette heure-là, les petites bonnes à madras ne sont pas libres.

Et c’est très heureux pour le traitement.

LE TOUR DU LAC
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On frappe distinctement deux coups à la porte de la chambre, et une voix vibrante crie du dehors avec un fort accent du Midi :

— Monsieur, madame, il est six heures ! il faut se lever !

Maxence tressaute dans son lit. À peine un pâle filet de lumière passe à travers les persiennes de l’hôtel.

— Qu’est-ce que ça me fait qu’il soit six heures ?

— Té ! mais l’excursion, donc ! Les trois chevaux sont devant le perron, avec le guide.

Maxence avait oublié le lac de Gaube ! Il est réveillé, mais la grande difficulté est de réveiller Blanchette. Maxence lui donna deux petits coups sur le bras. La propriétaire du bras répond par un grognement et enfonce plus que jamais sa tête blonde ébouriffée dans l’oreiller.

Maxence, un peu intimidé, exécute le même tapotement onctueux derrière l’oreille.

Cette fois, indignation générale, mouvements convulsifs ; pendant dix secondes, la surface plane du lit donne une idée diminuée, mais très nette, de Casamicciola pendant le tremblement de terre.

Puis une voix furieuse s’écriant :

— Ah ! zut ! si l’on ne peut plus dormir tranquille, maintenant…

— Ma petite Blanchette, répond Maxence très doux, c’est pour l’excursion, tu sais bien, l’excursion du lac de Gaube… Les chevaux sont en bas. Tout l’hôtel est aux fenêtres.

L’idée que tous les voyageurs de l’hôtel sont à leur fenêtre pour l’admirer en amazone réveille tout à fait Blanchette.

Elle se lève et commence paresseusement sa toilette ; elle se contente de relever ses cheveux en un joli huit sur le sommet de la nuque.

— Jamais cela ne tiendra, observe Maxence. À cheval, il faut des nattes très serrées et beaucoup d’épingles à cheveux.

— Ah çà, mon cher, vous n’allez pas m’obliger à adopter une coiffure ridicule et à me faire un chignon natté comme une vieille. D’abord, mon huit est tout ce qu’il y a de plus solide et je n’ai pas envie de transformer ma tête en pelote à épingles.

Puis un maquillage savant, cold-cream, poudre de riz, pinceau japonais, patte de lièvre, etc.

— Ne crains-tu pas d’avoir bien chaud à cheval, insinue Maxence un peu inquiet.

Un haussement d’épaules est la seule réponse ; Blanchette passe le knicker-brocker, les hautes guêtres et l’amazone bleu-roi.

— Bien ! dit-elle tout à coup, je n’ai pas de rose-thé pour mettre à la boutonnière.

— À cette heure-ci, les fleuristes ne sont pas ouverts, et puis… pour aller dans la montagne.

— Il m’est impossible de monter à cheval sans rose-thé.

On sonne le chasseur qui part à la recherche de 1a fleur demandée.

Maxence désire qu’elle mette un petit feutre noir avec plume de faisan. Blanchette veut arborer son chapeau haut de forme.

Il n’est pas plus de neuf heures quand cette toilette est terminée ; le chasseur revient avec un œillet blanc qu’on lui jette à la tête…

* *
*

… Dans la cour, trois rosses efflanquées, avec tout un attirail de courroies, de poitrails et de croupières, donnant aux selles un faux air de paquetage d’ordonnance. Le guide, Pons (Dominique), en veste bleu-de-ciel garnie de boutons d’or, le béret basque campé sur l’oreille, attend guilleret depuis trois heures, en frisant sa moustache de capitan.

— Ils ne payent pas de mine, vos chevaux, dit Maxence, en mettant la gourmette sur son plat et resserrant les sangles.

— Bast ! répond Pons (Dominique), ils paraissent comme ça au repos, mais vous les verrez dans les lacets !…

Sur ce, il met rudement Blanchette en selle en l’enlevant dans ses bras comme une plume, puis, enfourchant son bidet, il fait claquer son fouet et part en tête de la colonne.

Beaucoup de monde dans la cour de l’hôtel. Blanchette veut donner aux spectateurs une idée de ses talents, et elle allonge à son cheval un grand coup de cravache qui le fait partir au galop.

Elle arrive ainsi sur l’esplanade où grouille une foule de paysans, de marchands espagnols, de flâneurs, et est arrêtée à la bride par le brigadier de gendarmerie.

— Je dresse procès-verbal, crie le brigadier. Il est défendu de trotter sur l’esplanade.

Pons (Dominique) accourt :

— Hé, brigadier, la dame est débarquée depuis la veille. Elle ne sait pas, la pauvre !

— En voilà un port de mer, s’écrie Blanchette rageuse… Arrêtée par la gendarmerie parce qu’on trotte ! La guillotine tout de suite, alors !

— Monsieur le brigadier, intervient Maxence chapeau bas : nous ignorions cet usage local, et puis, madame n’est pas encore très forte sur l’équitation…

— Allons, passe pour cette fois, conclut le brigadier.

Pons (Dominique) fend le rassemblement, et, à un petit trot bien sage, on prend le chemin de la Reillère. La terrasse de la source est déjà encombrée d’une foule très élégante, venue pour absorber les verres d’eau du matin. Blanchette compte bien faire son petit effet ; son chignon en huit ne tient pas, et l’arrivée sur la terrasse s’opère en même temps qu’une dégringolade de mèches sous le chapeau.

— Monsieur Pons, avez-vous des épingles à cheveux ?

— Non, madame, mais je vais en demander à mademoiselle Louise, la marchande de sucre d’orge.

Blanchette, tant bien que mal, rajuste son huit, L’effet est produit et les buveurs d’eau ont pris un véritable plaisir à ce déroulement en plein vent.

— Il ne s’agit plus de plaisanter, maintenant, dit Pons (Dominique). Nous allons commencer l’ascension. Comme la route n’est pas large, il nous faut marcher en colonne par un. Je prendrai la tête, et monsieur fermera la marche…

* *
*

On grimpe par un sentier de chèvre, large d’un mètre cinquante, avec un précipice sur la droite, descendant jusqu’au Gave, dont la profondeur va en augmentant. Blanchette lâche complètement les rênes et se cramponne à la fourche. Maxence rassemble son cheval dans la main et dans les jambes, de façon à bien le diriger. C’est une faute ! Le cheval se met à caracoler sur place, et exécute des pas de côté des plus inquiétants, étant donnée la largeur de la route.

Blanchette rit comme une folle en se retournant sur la selle.

— Ah ! mon cher, si vous saviez la bonne tête que vous avez ! Vous êtes d’un pâle ! Voulez-vous mon flacon de sels ? Et vous qui disiez au brigadier que je n’étais pas ferrée sur l’équitation. Je donnerais dix louis pour qu’il vous vit.

Maxence est trop cavalier, en effet, pour ne pas savoir qu’il court un danger réel, et les facéties de Blanchette arrivent mal. Il veut cependant être héroïque et répond en souriant :

— Ne vous préoccupez pas de moi ; voyez plutôt devant vous !

— Rendez-lui !… crie Pons (Dominique). Vous comprenez : ce n’est que la seconde fois qu’il va à la montagne…

— Ah ! ce n’est que la seconde fois ?…

— Oh ! il s’y fera bien vite. Il faut un commencement a tout, n’est-ce pas ? Mais c’est un bon cheval.

On continue à grimper, Blanchette ne dirigeant nullement sa monture, et s’en trouvant bien, Maxence exécutant malgré lui des mouvements de hanches en dehors à deux centimètres du gouffre, qui lui donne une petite sueur froide.

À un moment donné, le cheval roule sur une pierre, Maxence met pied à terre, et s’aperçoit avec stupeur que son cheval est borgne ! N’y voyant pas à gauche, il tourne la tête en marchant, ce qui porte les hanches à droite.

— Sacrebleu ! crie-t-il au guide, mais l’on m’a donné un cheval borgne !

— Oh ! monsieur ! d’un œil seulement… Mais bien bon cheval tout de même.

— Êtes-vous fou ! Un cheval borgne pour une route où il faut voir tout le temps où l’on marcha ! Je ne tiens pas à me casser le cou, j’aime mieux m’en retourner.

— Comment ! vous en retourner ? s’écrie Blanchette. Vous n’avez pas honte de votre poltronnerie. Regardez, moi, qui ne suis qu’une femme, je n’ai pas peur ; et vous, un homme, vous voulez mettre pied à terre. C’est honteux.

— Ce serait bien dommage de ne pas voir, dit le guide, le lac de Gaube, ce lac vert-émeraude.

— Oui, oui, je sais, soupire Maxence, un lac vert, avec des glaciers autour. Eh bien, marchons !…

* *
*

… Et, prenant héroïquement son parti, Maxence se remet en selle et continue à gravir son calvaire sur son cheval borgne ; d’ailleurs si préoccupé des écarts de sa monture qu’il lui est impossible de regarder le paysage.

De temps en temps, Pons (Dominique), bien campé sur son affreuse bique qui connaît à fond sa montagne, se retourne, et dit :

— Regardez ce pic ; 1850 mètres au-dessus du niveau de la mer !… Et ce bois de sapins !… Et cette cascade !… Voyez l’effet du soleil à travers le brouillard produit par l’eau pulvérisée !…

Maxence ne voit rien et maudit cordialement Blanchette, qui continue à le cribler de sarcasmes. Très libre d’esprit, d’ailleurs, elle a des fantaisies originales. Elle veut absolument une fleur violette aperçue dans une fissure de rocher. On envoie un petit pâtre en lui promettant vingt francs. Il faut attendre un quart d’heure que le petit gars soit parvenu à l’atteindre. Puis la question des épingles à cheveux revient sur le tapis. Cette fois l’effondrement de la coiffure est complet ; un véritable désastre : pas de spectateurs !

— Monsieur Pons ! Il me faut absolument des épingles.

— Mais, madame, dans la montagne, c’est rare.

— Si vous alliez en demander à ce vieux berger que je vois là-bas.

— D’abord, il n’en aurait pas, et puis je ne pourrais pas franchir le Gave.

— Enfin, je ne puis arriver comme ça, décoiffée, au lac ! Qu’est-ce qu’on penserait de moi ?

Pons (Dominique) affirme qu’il y a une auberge où madame pourra se coiffer.

Enfin, après deux heures d’angoisses et d’exaspération, on aperçoit une espèce de bassin rempli d’une eau verdâtre et entouré de montagnes, faisant ressembler ledit bassin à une cuvette.

— Le lac de Gaube !!! s’écrie le guide triomphant :

Maxence songe que c’est pour voir cette cuvette qu’il a failli se rompre le cou.

Blanchette, avant de regarder le lac, s’est précipitée vers la bicoque décorée du nom d’hôtel, et court dans une chambre se « refaire la tête ».

Pour aller jusqu’au bout, Maxence songe à une promenade en bateau.

Il descend à pied vers le rivage ; un monument funèbre s’élève au bord de l’eau. Sur une plaque de marbre, il y a écrit :

Élevé à la mémoire
de M. et Mme Harry Benson,
qui se sont noyés
en faisant une promenade en barque
sur le lac de Gaube
pendant leur voyage de noces.

DE PROFUNDIS

— C’est gai ! dit Maxence. Ce M. Benson ne savait donc pas nager ? Ce lac n’a pas l’air méchant.

— Ah ! monsieur, répond Pons (Dominique), tout homme qui tombe dans le lac de Gaube est un homme mort. L’eau qui descend des glaciers est tellement froide qu’il est impossible d’y respirer… Si monsieur veut faire une promenade en bateau avec madame, voici la barque.

— Merci ! Merci ! répond Maxence.

À ce moment, Blanchette reparaît bien recoiffée, maquillée de frais et du rouge végétal aux lèvres.

— Eh bien, maintenant, à quelle heure le tour du lac ? demande-t-elle au guide.

— Mais, madame, quand on veut.

— Comment ? quand on veut ? Je vous demande à quelle heure arrivent les cavaliers et les voitures pour se mettre en file comme à Paris. Ce qu’on appelle enfin le « tour du lac ». Est-ce à cinq heures ?

Maxence est anéanti. Le guide répond, très étonné :

— Des cavaliers ? une file de voitures ? mais, madame, il n’y a pas un habitant à dix lieues à la ronde.

— Comment, il n’y a pas de tour du lac !… glapit Blanchette. Vous me faites faire deux heures de cheval pour visiter un lac où l’on ne rencontre personne. Mais c’est une indignité ! Remontons à cheval ! je veux retourner à Cauterets.

— Mais les chevaux sont fatigués.

— Ça m’est égal ! je veux m’en aller. Je partirais plutôt toute seule…

* *
*

Les grandes douleurs sont muettes. Maxence, sans mot dire, fait signe au guide d’obéir. On redescend la route périlleuse sur des chevaux éreintés, qui butent à chaque pas.

À cinq heures, on rentre à Cauterets par la grande rue de la Reillère au milieu d’une double haie de curieux égayés. Blanchette a bien ses cheveux épars sur le dos, mais son chapeau est tout cabossé, son amazone bleu-roi est couverte de poussière, et son maquillage est délayé par la sueur !… C’est lamentable !…

Et elle n’a pas vu le tour du lac !

QUELLES FEMMES INVITERONS-NOUS ?
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Au cercle des Truffes. Réunion de la commission des fêtes, sous la présidence de M. de Baudicourt.

Le président, très sérieux. – Messieurs, vous savez que le Cercle a décidé qu’une fête aurait lieu aux environs de Paris, fête à laquelle n’assisteront, bien entendu, que les membres du Cercle.

Précy-Bussac. – C’est de toute justice.

Baudicourt. – Maintenant inviterons-nous des femmes ? (Silence.)

Parabère. – Il me semble que ce serait préférable.

Pouraille. – Non ! mais nous voyez-vous passant une journée à la campagne, rien qu’avec les camarades ?

Boisonfort, pour rassurer le président. – Il est bien entendu, d’ailleurs, que nous voulons parler de femmes absolument comme il faut…

Larmejane. – C’est ça ; nous les choisirons dans l’almanach de Gotha. (Hilarité.)

Le président. – Sans les chercher dans l’almanach de Gotha, il me semble que le cercle peut fournir un élément familial… (Profond silence.)

Chameroy. – À vrai dire, je crois que l’idée n’aurait rien de bien séduisant pour les membres mariés du Cercle… ni même pour les autres.

Tous. – Où peut-on être mieux que loin de sa famille ?

Le président, avec un soupir. – Je crois alors qu’on peut trouver dans nos théâtres subventionnés (Oh ! Oh !) ; voire même dans certains théâtres littéraires et sérieux, des artistes à qui chacun de nous pourrait offrir son bras sans rougir. M. de Précy-Bussac, voulez-vous être assez bon pour nous raconter ce qui vous fait pouffer de rire ?

Précy-Bussac. – Je souris agréablement parce que la vie est belle.

Le président. – À la Comédie-Française, nous avons mademoiselle Sabrette.

Le général. – Elle ne viendra pas.

Le président. – Pourquoi ça ?

Le général. – Suffit ! Viendra pas. (Sourires.)

Boisonfort. – Il y aurait mademoiselle Grandès.

Précy-Bussac. – Elle ne sort qu’accompagnée de sa mère. Voulez-vous la mère ?

Tous. – Non ! non ! pas la maman !

Le président. – Eh bien, rabattons-nous sur les théâtres de genre. Il y a certaines étoiles qui peuvent être parfaitement reçues. Le talent excuse tout et l’art est un grand purificateur. (Bravo !)

Parabère. – Tout cela n’est pas sérieux. Il n’y a dans les théâtres de Paris qu’un personnel dansant. Je le connais, c’est toujours le même. Le voulez-vous, oui ou non ?

Tous. – Oui ! oui ! parbleu !

Parabère. – Au Vaudeville il y a Julia de Montlhéry, la petite Sipoix, et Jane Chimay. Au Palais-Royal, Ghi-Ghi.

Le président – Ghi-Ghi, de la fosse aux ours ?

Parabère. – Nous avons Myrvet, qui est de toutes les fêtes, Fellène. Ça s’écrit à la grecque. Aux Variétés, la belle Margot.

Le président. – Hum !… Hum !…

Tous. – Fille superbe ! toilettes magnifiques. Très élégante. Avez-vous vu son attache de nuque ?… Si je l’ai vue… (Tumulte).

Le président. – Du calme ! nous aurons mademoiselle Margot, avec sa nuque, et ensuite ?…

Destignac. – Tu oublies sa sœur Thérèse.

Le président. – Ah ! c’était elle qui…

Parabère. – Sans compter Mimi-Dupont. Aux Bouffes, nous avons cette grande toquée de Recker.

Le général. – Et la grosse Tantin.

Destignac. – Il y a vingt ans qu’elle est morte.

Le général. – C’est dommage.

Parabère, cherchant. – Au Gymnase, Fanfan Benoiton, Betsy ; aux Nations, Franconval ; aux Nouveautés, Liona et Zuccolo… et c’est tout.

Le président, – Cela nous fait quinze femmes.

Pouraille. – Seulement ! On ne peut pas donner une fête avec quinze femmes ! (Silence.)

Destignac. – Quinze femmes pour nous tous ! Mon président ! vous n’y songez pas, c’est la misère, c’est la famine !… (Nouveau silence).

Boisonfort, timidement. – Nous pourrions peut-être ne pas exiger qu’on ait appartenu au théâtre.

Précy-Bussac. – On pourrait exiger que l’invitation fût personnelle, au nom du membre du cercle qui serait tenu d’amener la personne à son bras, (insistant.) À son bras !

Le président. – Disons le mot, vous voulez nous amener du demi-monde.

Chameroy. – Il y a d’abord madame de Beaurain (Ah ! ah !) je l’amènerai à mon bras.

Parabère. – Voulez-vous madame Altesse et la baronne de Touroy ?

Le président, soupirant. – Invitons la baronne.

Chameroy. – Voulez-vous Marguerite de Grobedon ?

Le président, – il y avait un Grobedon au combat des Trente.

Chameroy. – La mienne s’adonne plutôt au trente-et-un.

Le président. – Inscrivez-la.

Larmejane. – Moi, voici ma liste : mesdames Delphine Missy, Russiani, Louise Goliath, Blanche Dartois, elle n’est pas parente de Charles X – et Martinez.

Tous. – Hé ! hé ! une jolie carte.

Larmejane, sérieux. – Je les amènerai toutes à mon bras.

Destignac, timidement. – Moi, je connais une petite femme très gentille… seulement, impossible de me rappeler son nom.

Le président, avec bonté. – Eh bien, quand vous aurez retrouvé ce nom, nous le soumettrons à l’approbation du comité. Cela donne un total de vingt-trois femmes.

Parabère. – Si nous voulons limiter notre liste aux grandes demi-mondaines, nous serons bien à l’étroit.

Larmejane. – On pourrait peut-être… descendre encore un peu.

Précy-Bussac. – Il y a des petites femmes, peu connues encore, peu lancées parce qu’elles n’ont pas encore rencontré le syndicat nécessaire, mais qui sont charmantes quand même.

Le président, hésitant. – Faites une liste ! mais que va devenir notre fête ? (Un silence.)

Le président. – Tenez, voici la liste que nous proposent ces messieurs, lisez plutôt : Bébé Patapouf, Nina la folle, Lélia Crochard, Julie Revolver, Fanny Languenville, Nana Fêtard, La Canotière, Louise Fraîcheur, Marie Bouchère, Boule de Suif. Non vraiment, vous voulez inviter mademoiselle Boule de Suif ?

Tous. – Oui ! oui ! Elle est très drôle. Elle a un pas de grenouille expirante !…

Le président. – Alors, si celle-là passe, toutes les autres peuvent venir, je ne lutte plus !

Le général. – Bast ! Ce sera amusant. Dites donc, voulez-vous la Sauterelle, une femme que l’ai connue à Mostaganem…

Le président. – Va pour la Sauterelle. Elle fera vis-à-vis à mademoiselle Boule de Suif.

Tous. – Bravo le Président ! vive le Président ! Nous aurons une fête champêtre idéale !…

Le président, mélancolique. – Messieurs la séance est levée.

LES HISTOIRES DU MESS
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À X…, près Paris. La salle du mess. Tapis vert à abeilles d’or, souvenir d’antan. Quatre exécrables lithographies se faisant face. Autour d’une table en fer à cheval, les capitaines, Parabère, Tournecourt, Pouraille, Briquemolle, Brulard, etc., présidés par le capitaine Bélière, qui occupe le siège du centre avec sévérité.

Çà et là des cavaliers moustachus, coiffés en écouvillon et déguisés en domestiques.

* *
*

Le président Bélière. – Ma foi, il est dix heures un quart, nous sommes en nombre ; attaquons le déjeuner.

Pouraille. – D’autant plus qu’il fait une sacrée faim. Une chaleur sur le terrain de manœuvre !…

Il donne un coup de poing sur la table.

Le président. – Allons, Pouraille, mangez, et ne vous fâchez pas.

Briquemolle. – Qui est-ce qui manque ?

Brulard. – Moneuil ; il est adjudant-major de semaine.

Pouraille. – C’est donc ça ? J’ai vu débarquer hier, à la gare de la rive droite, la grande Blanche Taupier.

Tous. – Jolie fille, cette Blanche…

Parabère. – Trop jolie pour cet animal de Moneuil, qui n’apprécie pas le trésor qu’il a trouvé. J’ai voyagé hier soir avec elle dans le train.

Tous. – Ah, ah ! Farceur ! Toujours le même, etc., etc.

Tumulte.

Le président. – Silence donc ! il me semble que je suis enfermé dans une boîte avec des hannetons.

Parabère. – Ah ! mes amis, une fraîcheur, une jeunesse. Des yeux à incendier le magasin à fourrages ! Ce que j’ai ragé en trouvant Moneuil qui l’attendait à la gare ! Il m’a salué d’un air goguenard, puis ils sont partis bras-dessus bras-dessous. Tenez, président, savez-vous ce que vous devriez faire, vous et ces messieurs, si vous étiez gentils ?

Tous. – Quoi donc ? Expliquez-vous. Articulez. Voua n’articulez pas, etc.

Parabère. – Eh bien Moneuil veut la reconduire ce matin par le train de onze heures trente. Il faut absolument que vous l’occupiez assez pour lui faire oublier l’heure, et c’est moi qui repartirai avec elle.

Le président. – La femme d’un camarade !

Tous. – Raison de plus. – Si. – Non. – Elle le trompe avec son ordonnance. – Elle a bien raison – Qu’en savez-vous ? etc.

Le président, sonnant. – Mais sacrebleu, on ne s’entend pas ! Je consens à ce que nous occupions Moneuil ; le reste ne nous regarde pas. Si Parabère abuse de la situation… tant mieux pour lui. Est-ce convenu ?

Tous. – Bravo, le président, bravo !

Ils chantent :

Il a très bien parlé,
Buvons à sa santé !

Moneuil entrant. – À la bonne heure ; on est gai, ce matin. Je suis un peu en retard, mais le rapport n’en finissait pas.

Briquemolle. – Le rapport ! Farceur ! Nous savons bien d’où vous venez.

Pouraille. – Vous avez été retourner la litière.

Le président. – Messieurs, respectons la vie privée, Anatole, donnez les radis au capitaine.

Moneuil. – D’autant plus que je suis un peu pressé. J’ai affaire.

Parabère. – Vous prendrez bien le temps de déjeuner. C’est très mauvais de se bousculer en mangeant. Tenez, vous avez bien connu Folangin, du 8e dragons.

Moneuil. – Un petit gros ?

Parabère. – Non, un grand maigre.

Tous. – Je l’ai connu à Lunéville en 66. – Mais ce n’est pas celui-là. – Mais si. – Mais non. – On vous dit aux hussards. – Il n’y a plus de hussards à Lunéville.

Tumulte.

Parabère. – Eh bien, il avait le nez tellement rouge que, les soirs d’hiver, il relevait le collet de son paletot en faisant seulement passer le bout de son nez par la boutonnière. On le croyait décoré.

Exclamations.

Pouraille. – Je vous demande un peu comme mon nez ressemble à une rosette.

Le président. – Il ne s’agit pas de votre nez. Continuez, Parabère. Moneuil est très intéressé.

Moneuil. – Oui, oui ! Qu’est-ce qui est arrivé à Folangin ?

Parabère. – Eh bien, Brique molle connaît sur lui une histoire extraordinaire. (Bas.) Raconte l’Homme à la mâchoire cassée.

Briquemolle. – C’était le 16 août, à Rezonville. Folangin avait reçu une balle qui lui avait démanché la mâchoire.

Moneuil. – Tiens, ça ne paraît pas.

Briquemolle. – Vous allez voir. Il s’enveloppe la tête dans son mouchoir, puis il arrive à l’ambulance de Saint-Rémy, dix kilomètres au galop. Il met pied à terre, desselle son cheval. On lui dit. « Ce n’est pas là, » Alors il resselle son cheval, remonte dessus et part, pour la ferme Brunoy, trouver une autre ambulance.

Moneuil. – Toujours avec sa mâchoire cassée ?

Briquemolle. – Toujours. Dix autres kilomètres au trot. Il arrive à la ferme Brunoy, il met pied à terre, desselle son cheval…

Parabère. – Et on lui dit que ce n’est pas encore là.

Briquemolle. – Parfaitement. Alors il remonte à cheval…

Tournecourt. – Il avait ressellé avant.

Briquemolle. – Oui, parbleu ! Alors…

Parabère. – On lui dit que c’est a la ferme Grigy.

Briquemolle. – Parfaitement ; il arrive à la ferme Grigy… Il desselle ton cheval, on lui dit que ce n’est pas là !

Exclamations.

Moneuil. – Finissons-en ! le soir il était mort ?

Briquemolle. – Pas lui, son cheval. Quant à Folangin, il vit toujours et vivra très vieux ; savez-vous pourquoi ?

Tous. – Non.

Briquemolle. – Parce que sa mâchoire cassée l’obligea manger très lentement. Ceci vous prouve qu’il faut avaler son déjeuner avec calme.

Moneuil. – Oui, quand on a le temps, et puis je n’ai pas la mâchoire cassée, moi.

Le président. – Avons-nous dit rien de semblable ?

Pouraille. – La question n’est pas là. (il donne un coup de poing.) Avec vos histoires de Rezonville, vous empêchez Tournecourt de nous raconter sa fête au Cirque hier au soir.

Parabère. – À propos, comment ça s’est-il passé ?

Tournecourt. – Admirablement. On avait dressé un théâtre dans le Cirque, et là, à tour de rôle, venaient chanter les plus jolies artistes de Paris. Il y en avait surtout une… Moneuil, vous qui aimez les belles femmes, si vous l’aviez vue…

Moneuil. – Peuh !

Tournecourt. – Splendide, mon cher ; presque nue dans un maillot lilas. Aussi grande que moi et aussi grosse que le trompette-major.

Brulard. – C’était peut-être le trompette-major lui-même ?

Moneuil. – Ah ça, qu’est-ce que vous me racontez là ?

Briquemolle. – Les Parisiens croient ça.

Moneuil. – Le trompette-major s’était déguisé en femme !

Tournecourt – Mais non ! Je vous dis une femme superbe, Bossoirini, une Italienne ; elle met dix poids de vingt kilos sur sa poitrine ; et là-dessus un mazagran ; puis elle se promène, les jambes écartées en disant : « Voilà comment je prends mon café. »

Moneuil. – Vous avez vu les poids de vingt kilos !

Tournecourt. – Et le mazagran aussi, comme je vous vois.

Moneuil. – Allons donc ! garçon, servez-moi donc, sacrebleu ! Je vous ai dit que j’étais pressé. Voilà déjà onze heures. Le dessert tout de suite !

Parabère, bas. – Occupez le à tout prix.

Le président. – Eh bien, moi, hier au soir, j’ai assisté à une séance de spiritisme… à faire dresser les cheveux sur la tête.

Tournecourt. – Mais vous n’avez pas de cheveux.

Moneuil, qui qui allait se lever, se rasseyant. – Moi, je n’y crois pas, au spiritisme ; mais j’aimerais bien, cependant, assister à une séance. Ça doit être très curieux.

Le président. – Curieux et terrible à la fois. Nous étions tous rangés en cercle, avec les mains sur la table. Un des assistants a évoqué son jardinier qui avait été assassiné. On a attendu longtemps, très longtemps ; enfin on a entendu frapper un coup.

Briquemolle. – C’était le facteur qui apportait une lettre.

Parabère. – Du jardinier qui avait été assassiné.

Exclamations, tumulte et rires.

Moneuil, agacé. – Laissez donc parler. C’est palpitant. Vous disiez donc, président, que l’on avait entendu un coup.

Le président. – Oui. C’était l’esprit du jardinier. On lui a demandé : « Veux-tu me dire ton nom ? » Il a répondu oui en frappant deux autres coups dans la table. Alors, grâce à un alphabet convenu, nous avons écrit les lettres que l’esprit nous indiquait, et nous avons trouvé Jean, le nom du jardinier.

Moneuil. – C’est fabuleux !

Il va pour se lever.

Le président. – On lui a alors demandé le nom de l’assassin.

Moneuil, (se rasseyant). – Ah ! ah !

Parabère cherche à s’esquiver et fait des signes au président.

Le président. – L’esprit n’a pas répondu (Moneuil se lève.), mais il a donné la première lettre du nom. (Moneuil se rassoit et Parabère se sauve.) C’était m.

« Or, le jardinier avait été assassiné par un nommé Milano.

Briquemolle. – Et vous croyez ça, vous ?

Tournecourt. – Comment l’expliquez-vous ?…

Pouraille. – D’une manière bien simple. Le président était complètement pochard, ce soir-là.

Le président. – Mais puisque je vous dis qu’il y avait six autres personnes qui ont vu comme moi la table se soulever.

Moneuil. – La table s’est soulevée ?

Le président. – De un mètre cinquante ; les pieds de la table sont venus sur mes genoux !

Brulard. – Il y avait des hommes de corvée sous la table.

Le président. – Si elle n’avait fait que se soulever, mais elle est partie.

Moneuil. – Par où ?

Le président. – Par la porte du salon, elle a fait le lourde la salle à manger…

Tournecourt. – Au trot ou au galop ?

Moneuil. – Avec votre manie de blaguer, on ne peut pas causer sérieusement.

Pouraille. – Comment voulez-vous que des esprits soulèvent une table ?…

Le président. – Quand vous frottez un bâton de cire à cacheter, ça soulève bien de petits papiers. Et quand vous regardez une femme, comment la fascinez-vous ? Par le fluide.

Pouraille. – Évidemment… j’ai du fluide. Car j’en ai eu des femmes, dans le haut, dans le bas, dans le milieu, partout ; des marquises, des duchesses…

Tournecourt. – Diable ! les duchesses sont rares. N’allez pas plus loin, vous seriez compromettant.

Rires.

Briquemolle. – Elle est bien bonne ! les duchesses de Pouraille ! Elles tenaient des cantines à leurs moments perdus !…

Exclamations.

Pouraille. – Eh bien, envoyez-moi vos maîtresses, et vous verrez.

Moneuil, (Se frappant le front.) – Quelle heure est-il ?

Le président. – Onze et quart… à peine !…

Moneuil. – Sacrebleu ! si je manque le train, ce sera votre faute, avec toutes vos histoires saugrenues.

Il se lève précipitamment.

Le président. – Oh ! vous avez tout le temps. Adieu, mon brave Moneuil. (On rit.), mon excellent Moneuil.

Moneuil. – Pourquoi riez-vous ?

Tournecourt. – Si vous rencontrez Parabère, demandez-lui l’explication du Fluide !

Briquemolle. – Et de la Femme-colosse !

Brulard. – Et du Mazagran !

Pouraille. – N’oubliez pas de lui parler du Jardinier assassiné !

Le président. – Ni de l’Homme à la mâchoire cassée !

Moneuil sort ahuri. Onze heures trente-cinq. Moneuil arrive tout essoufflé à la gare, juste à temps pour voir filer le tram dans lequel sont montés Parabère et Blanche Taupier !…

LA LANTERNE ROUGE
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Malgré les encouragements de son ami Destignac, qui affirmait qu’on pouvait trouver partout sa « pauvre vie », ce n’était pas sans une certaine tristesse que le jeune Larmejane, sous-lieutenant au 28e dragons, quittait la garnison du quai d’Orsay pour se rendre à Dampierre-sur-Yvèle.

S’il ne s’était agi que de suivre avec le 28e les grandes manœuvres, malgré ta terreur causée par le « grand chef », il se fût assez rapidement consolé : dix-huit jours sont bientôt passés ; mais il fallait, hélas ! quitter définitivement Paris, où le régiment était depuis cinq ans. Plus de soupers, plus de parties, plus de femmes ! Après les manœuvres, le 28e dragons était envoyé à Valenciennes qui a toujours été considéré par les troupiers comme un « fichu port de mer ».

Aussi, malgré un soleil radieux qui enveloppait la colonne d’un nimbe d’or, la route s’était effectuée bien tristement. Il faisait une chaleur accablante. Au milieu d’un nuage de poussière, les pelotons s’avançaient lentement, à files ouvertes, de chaque côté du chemin ; les hommes, comme engourdis par la fatigue, laissant reposer la main sur la charge, et le dos rond sous la bretelle de la carabine, se laissaient bercer par le rythme cadencé de la marche. Les officiers, rêveurs, en songeant à tout ce qu’ils laissaient derrière eux, revivaient par la pensée les bonnes années de jeunesse et de joyeuse vie militaire. Destignac fumait philosophiquement sa meilleure pipe. Quant au capitaine Briquemolle, il avait cependant tout fait pour réveiller ses hommes ; il avait d’abord essayé de les rendre gais en criant :

— Allons ! tonnerre de chien ! et cet orchestre ! Si vous ne chantez pas, je vous fourre tous à la garde du camp.

Pour lui faire plaisir, Larmejane, soutenu par deux trompettes qui avaient une belle voix, avait essayé de chanter l’air de la Meunière :

Jamais on n’avait vu
Un plus beau p’st que le p’st de la meunière ;
Jamais on n’avait vu
Une meunière avoir un plus beau p’st.

D’habitude ce p’st répété par toute la colonne faisait l’effet le plus réjouissant, et avait été inventé pour respecter les scrupules du capitaine Briquemolle qui, tonnerre de chien ! n’aimait pas les gros mots.

Mais cette fois le p’st fut à peine répété par deux ou trois cavaliers, et l’air s’éteignit peu à peu. Briquemolle se fâcha tout rouge, et après avoir cherché comment il pourrait bien punir ses hommes de ne pas être gais, il eut tout à coup l’idée lumineuse de les « appointer de manteaux ».

— Trompette, sonnez aux manteaux ! cria-t-il. Larmejane le regarda stupéfait. Le soleil tombait d’aplomb sur les casques, tous les crânes fondaient sous l’action de trente degrés de chaleur, et le capitaine commandait les manteaux ! Le trompette lui-même hésita, mais sur une deuxième sommation virulente, il fait entendre cette sonnerie dont les trois premières mesures rappelaient – ô ironie ! – l’air : Il pleut, bergère !

Pour le coup, les cavaliers furent tout à fait réveillés. Effarés, ahuris, ils se mirent à défaire péniblement les courroies compliquées qui fixaient sur le manteau le sac, les piquets, la gamelle individuelle et tout le « fourbi ». Puis, avec des gestes désespérés, ils s’efforcèrent d’enfiler les manches de la lourde pèlerine en levant les bras vers le ciel dans des attitudes de damnés.

Quand ce fut fini, les dragons bien boutonnés commencèrent à ruisseler en silence.

Briquemolle était enchanté de son idée, et se tournait de temps en temps sur sa selle pour juger de l’effet sudorifique produit par sa punition. Larmejane avait été un moment tiré de sa tristesse et faisait toute sorte de réflexions sur les idées saugrenues de son chef ; Destignac la trouvait « bien bonne » et s’esclaffait d’un gros rire qui lui secouait les épaules, lorsque tout à coup, au détour d’un chemin, on aperçut dans un nuage de poussière un méli-mélo d’uniformes, d’aiguillettes, de fanions multicolores arrivant avec la rapidité de l’éclair, puis on distingua bientôt, au premier plan, le général de division, avec sa taille svelte, sa grosse moustache et son sourcil froncé apparaissant sous le képi à feuilles de chêne.

En une seconde, il eut rejoint la tête de colonne, puis, arrêtant net son pur sang, bien campé, le poing sur la hanche, il cria d’une voix terrible :

— Colonne, halte ! – puis, à Briquemolle, en montrant les manteaux : « Qu’est-ce que c’est, capitaine, que cette plaisanterie ? »

Briquemolle eût voulu être à cent pieds sous terre. Destignac ajustait ses rênes eu faisant à l’avance gros dos contre l’orage. Larmejane cherchait un motif et ne trouvait rien.

— Mon général, balbutia Briquemolle, j’ai cru bien faire… c’est dans l’intérêt de mes hommes… et de la charge… la charge aussi, une bonne charge…

Il pataugeait d’une façon désastreuse sous l’œil dur de son chef et s’embrouillait de plus en plus, lorsque Larmejane vint à son secours :

— Mon général, dit-il, c’est une expérience de Saumur que nous avions proposée au capitaine. La préoccupation constante d’un chef de colonne doit être d’alléger le poids porté par le cheval. Or, le manteau ne pèse pas plus sur le dos de l’homme que sur les fontes, et le cavalier, au contraire, sous l’action du manteau, transpire et finit par maigrir…

— … Et, par conséquent, pèse moins, appuya Destignac ; d’où, en fin de compte, diminution de poids pour le cheval.

Le général fixa les deux jeunes gens, tortilla sa moustache, puis il ajouta d’un ton sec :

— C’est bien. Ôtez ces manteaux. Nous nous reverrons au gîte d’étape.

Ceci dit, il piqua des deux et disparut suivi de son état-major consterné.

— Nous voilà bien ! murmura le pauvre Briquemolle.

— Baste ! dit Larmejane, il ne nous mangera pas et puis il fallait bien répondre quelque chose.

— D’ailleurs, répondit Destignac, j’aime mieux avoir une préoccupation. Cela m’empêchera de songer aux femmes que nous n’avons plus.

Et l’on continua à se diriger sur Dampierre-sur-Yvèle… mais sans manteaux.

II

Il eût fallu d’ailleurs que la préoccupation fût bien forte pour empêcher nos deux lieutenants de songer aux aventures. Intimement liés d’un bonne amitié cordiale que n’avait jamais pu entamer aucune jalousie ni rivalité, ils avaient derrière eux tout un passé de joies en commun, toute une série de bonnes fortunes où chacun avait toujours mis son crédit et son humeur inventive au service de l’autre.

Aussi, lorsqu’ils eurent cantonné leurs chevaux, et distribué à leurs hommes leurs billets de logement, ils n’eurent rien de plus pressé que d’aller bras dessus, bras dessous, flâner dans les rues de Dampierre-sur-Yvèle.

Il y régnait une animation extraordinaire ; cavaliers traînant leur monture, la bride au bras, et cherchant leur logement ; lourdes voitures régimentaires roulant, à quatre chevaux, avec un fracas étourdissant ; officiers d’ordonnance, en dolman et aiguillettes passant au grand trot, d’un air important, comme si de leur vitesse dépendait le sort de la bataille.

Puis c’était les secrétaires d’état-major qui, leurs paperasses sous le bras, se rendaient au bureau de la brigade ; des soldats télégraphistes munis de grandes perches, qui installaient un fil reliant la division à l’hôtel du général directeur des manœuvres ; partout un va-et-vient continuel, un bruit de sabre, traînant sur le pavé, de cliquetis d’armes entre-choquées, d’interpellations de sous-officiers appelant leurs hommes : brouhaha joyeux réveillant les échos endormis du petit village.

À la division surtout, il y avait surabondance de bruit et d’activité. Les estafettes entraient et sortaient sous la voûte, des ouvriers attachaient au-dessus de la porte 1a lanterne permettant de trouver aisément le soir la demeure du général, les vaguemestres apportaient le courrier ; puis, tout au fond de la cour, dans une baie de lumière, faisant contraste avec toute cette agitation, quatre ordonnances en bourgeron et pantalon de treillis s’occupaient tranquillement d’installer leur marmite pour la soupe du soir.

Nos deux jeunes gens, d’ailleurs, étaient à chaque instant dérangés dans leurs randonnées, par la crainte de se trouver nez à nez avec le terrible général qui, évidemment, n’avait pas pu digérer leur motif fantaisiste et devait exiger des explications sérieuses. Et tout cela pour rendre service à Briquemolle ! Sans cet affreux capitaine, on aurait pu se livrer sans inquiétude à la chasse des petites femmes.

Que le diable l’emporte avec ses manteaux !

Puis c’était l’intendant, « mossieur » l’intendant, qui, tout en épongeant son front chauve, arrêtait les deux lieutenants dans 1a rue pour leur poser des questions.

— Dites-moi, vos dragons sont cantonnés à Dampierre-sur-Yvèle. Sont-ils bien ? Combien avez-vous d’hommes couchés dans des lits ? combien en avez-vous sur la paille ?

— Est-il curieux ! pensait Destignac. Est-ce que je lui demande si sa femme couche sur un sommier Tucker ou sur de la plume ?

Et l’on répondait tant bien que mal à l’intendant. Plus loin, c’était le chef de la prévôté qui prévenait qu’un gendarme, un bon gendarme, passerait dans les cantonnements pour y prendre le courrier. On serrait la main du lieutenant de gendarmerie, puis on tombait sur le capitaine des Éparvins, instructeur à Saumur, qui rappelait les souvenirs de l’année de cours et les facéties militaires du Chardonneret.

Le moyen, je vous le demande, de pouvoir suivre une piste dans ces conditions. Parbleu ! on avait bien entrevu de çà de là des jolies filles, peut-être un peu trop fraîches, un peu trop roses, mais qui, néanmoins, eussent, au oint de vue du changement, constitué un ragoût tout spécial.

— Je t’assure, dit à la fin Larmejane impatienté, qu’à cette heure-ci il n’y a rien à faire ; nos uniformes attirent trop l’attention, et si nous continuons ce petit jeu-là, nous allons sûrement tomber sur le général.

— Eh bien, rentrons dans nos cantonnements. À propos, où es-tu logé ?

— Chez la directrice des postes. Soixante ans et la médaille militaire.

— Et moi, chez le curé.

— Pauvres nous ! tu vois qu’il faut attendre à ce soir… mais c’est bien dur !

III

Le soir arrivé, le calme se fit peu à peu à Dampierre. Les sous-officiers de ronde avaient fait rentrer un à un les dragons, qui eux aussi, malgré les fatigues de la route, n’eussent pas mieux demandé que d’aller courir un peu à travers les ruelles sombres.

Le café des officiers, lui-même si bruyant quelques heures auparavant, s’était graduellement éteint ; on n’entendait plus dans le silence de la nuit que les pas cadencés de la sentinelle, qui, casque en tête, sabre au poing, montait la garde devant le poste de police.

— Voilà le moment propice, s’écria Destignac, qui, au dîner de l’Hôtel du Grand-Monarque, avait bu comme un templier.

— Oui, dit Larmejane avec âme, si nous pouvions les retrouver !

— Les jolies filles fraîches et roses de tantôt.

— Turlututu ! dit Destignac. Je suis arrivé, moi, à ce moment psychologique de la journée où l’on préfère le réel, le précis, le certain. Tu n’espères pas, n’est-ce pas, qu’à onze heures du soir, à Dampierre-sur-Yvèle, il va nous arriver des aventures avec des duchesses ou même avec des grisettes. Ah ! comme j’aimerais mieux pour ma part une de ces bonnes maisons hospitalières où moyennant finances, l’on a bon gîte et le reste.

— Heu ! heu ! dit Larmejane, évidemment c’est plus sûr, mais moi je préférerais un peu d’illusion. D’ailleurs, il n’y a pas à espérer une hospitalité de ce genre dans un petit village comme Dampierre.

— Évidemment, soupira Destignac, il y a encore les mœurs pures des champs. C’est désolant.

Ils continuaient à errer dans les rues privées de réverbères, noires comme un four, ayant tant tourné et retourné qu’ils ne savaient plus trop ou ils étaient, d’ailleurs prêtant l’oreille au moindre bruit, et comptant toujours sur le hasard, lorsque tout à coup Destignac poussa un cri joyeux.

Au bout de la ruelle, sur une petite place, apparaissait, au-dessus d’une vieille porte à gros clous, une belle lanterne rouge qui scintillait dans la nuit et répandait tout à l’entour une lumière tout à fait provoquante.

— Sauvés ! s’écria-t-il, sauvés ! Voici, mon bon Larmejane, la terre promise, le phare qui prévient le passant qu’il peut s’arrêter et qu’il sera le bienvenu.

— Pas possible ! dans une si petite localité !

— Oui, mon cher, mais Dampierre est un gîte d’étape ; l’administration prévoyante que l’Europe nous envie a songé qu’il y aurait par ici de nombreuses colonnes de troupe, et elle a pris ses mesures en conséquence.

Ils continuèrent à s’approcher de la maison qui, en effet, outre la lanterne rouge, paraissait derrière les persiennes fermées, joyeusement éclairée à tous les étages. À ce moment, ils virent le chef de la sûreté qui entrait brusquement dans la maison. Quel mauvais exemple ! pensa Destignac. Puis, quelques secondes après, deux colonels en ressortaient tout gaillards.

— Comment ! à leur âge ! s’exclama Larmejane.

— Hé ! hé ! cela prouve que la cavalerie a aujourd’hui des têtes de colonne vigoureuses. En tout cas, ça n’a pas l’air de chômer, dans cette bonne maison.

Tout en riant, ils soulevèrent le marteau de la porte qui retomba lourdement.

— Que demandez-vous ? demanda une voix à l’intérieur.

— Officiers ! nous sommes officiers, répondit Destignac.

La porte s’ouvrit aussitôt. Nos deux amis gravirent rapidement un escalier, soulevèrent une portière de tapisserie qui se trouvait au premier et se trouvèrent nez à nez… avec le général de division qui travaillait à son bureau !!!…

En entendant entrer les jeunes gens, il leva la tête.

— Ah ! c’est vous, messieurs, dit-il ; vous venez à propos de l’affaire de ce matin. Il ne fallait pas vous déranger pour cela, ni quitter vos cantonnements. Rassurez-vous, j’ai très bien compris que vous vouliez tirer le capitaine Briquemolle d’un mauvais pas. Cela prouve un bon esprit de corps.

Et comme nos deux lieutenants saluaient éperdus :

— Vous voyez, messieurs, ajouta le général, l’utilité de la lanterne rouge. Cela permet de trouver immédiatement la nuit, la résidence du général de division.

UNE BONNE JOURNÉE
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Grâce aux vivres apportés par la cantinière, on a pu déjeuner tant bien que mal dans ce maudit petit village. Les officiers couverts de poussière sont installés en tenue de route devant une table sur laquelle s’étale une porcelaine grossière. Les bouteilles contiennent un petit « rejinglard » du pays qui ne saurait être bu sans grimaces. Affaire d’habitude. On est fatigué, crotté et assez grincheux.

— Non ! tonne le capitaine Briquemolle en s’escrimant sur le manche d’un jambonneau, jamais on n’a fait de route dans des conditions semblables ! Autrefois, l’intendance nourrissait hommes et chevaux ; maintenant voilà le capitaine-commandant passé à l’état de cuisinière. Il faut que j’aille au marché acheter mon pain, ma viande, mon avoine et mon foin, et comme on n’est jamais sûr de trouver de quoi alimenter cent dix hommes et cent dix chevaux dans ces villages de malheur, il faut prévenir à l’avance les maires, qui ne savent pas écrire et ne répondent jamais !

— Et je vous demande un peu quel moment on choisit pour les manœuvres, appuya Tournecourt. Juste août et septembre, ce qui fait qu’un officier ne peut jamais aller ni aux bains de mer ni à la chasse.

— Je n’ai pas pu mettre les pieds à Trouville ! gémit Larmejane.

— On a fait sans moi l’ouverture en Beauce ! s’écrie Destignac.

— Et tout cela pour appliquer les idées nouvelles du Grand-Chef, continua Briquemolle. D’ailleurs, pourquoi ces idées-là seraient-elles les bonnes ? Sous l’empire, au camp de Châlons, nous faisions des manœuvres qui émerveillaient tous les souverains. Aujourd’hui tout est changé ; les vieux pompons comme moi – n° 3 de Saumur s’il vous plaît – ne savent plus rien. On est cent fois plus embêté que jadis, et rien ne me prouve qu’il y ait progrès.

— Oh ! ce Grand-Chef ! crie-t-on à la ronde. Et l’on continue à maudire le Grand-Chef cause de tout, le Grand-Chef Croquemitaine qui terrifie tout le monde, les vieux comme les jeunes, les vieux peut-être encore plus que les jeunes ; le Grand-Chef qui vous fait faire des étapes formidables, et vous éreinte à cheval, tandis qu’on pourrait être si heureux dans quelque ville d’eau, dans son vieux château, ou même tout simplement dans sa bonne et paisible garnison, etc., etc.

Avec cela, le jambonneau est coriace, le pain mal cuit, le « rejinglard » plus indomptable que jamais. La mauvaise humeur est à son comble.

Au dessert, on vient dire au capitaine que le marchand de lard l’attend en bas avec sa facture ; le lieutenant détaché à trois kilomètres de Galardon dans une ferme est mandé subitement par fermier parce le que les chevaux ont cassé un râtelier à augette dans une bergerie. L’officier de jour est obligé d’aller au fourrage ; le forgeron ne veut pas prêter sa forge aux maréchaux de l’escadron. Quelle vie ! Quel tintouin ! maudites manœuvres ! Il faut tout arranger, tout combiner, s’occuper des moindres détails.

Et c’est à qui vouera le Grand-Chef aux dieux infernaux avec une unanimité touchante.

* *
*

Cependant, les ordres sont arrivés apportés sous pli cacheté par la gendarmerie. Le général a indiqué à chaque commandant le lieu de rendez-vous et l’itinéraire à suivre. C’est une immense concentration qui va s’exécuter sur une longueur de plusieurs kilomètres.

— Allons, il faut piocher la carte, maintenant, crie encore le vieux Briquemolle. Où est-il, le sacré point de rendez-vous de la division ? Dans le bon vieux temps jadis, du moment que le maréchal des logis trompette savait où on allait, tout le monde suivait de la droite à la gauche sans se préoccuper de rien.

C’est qu’en effet, ce n’est pas une chose commode que de diriger ces masses de cavalerie sans bruit, sans rencontres, sans un choc, de les dissimuler le plus possible derrière les crêtes de manière à ce qu’elles échappent à la vue des patrouilles d’officiers qu’enverra l’ennemi, et enfin par quelques escadrons jetés sur les flancs de parvenir à déborder ses ailes !

Les dragons seront-ils mieux à la droite ou à la gauche, et si, par hasard, la cavalerie légère se trouve opposée aux cuirassiers, quelle marmelade, mes enfants ! Et l’artillerie ! pas commode non plus à manier ! Les chevaux ont peine à suivre le train des escadrons dans les terres labourées. Arrivera-t-elle à temps pour se mettre en batterie et prendre part à l’action ? Il faudra ruser, masquer ses mouvements réels par des rideaux de fourrageurs derrière lesquels il n’y aura personne, profiter des moindres accidents de terrain pour bien se défiler. Ah ! si l’on pouvait tomber sur l’ennemi sans qu’il s’en doute, l’entourer d’un cercle de fer sans qu’il puisse même se déployer, lui enlever son artillerie privée de soutien, comme le Grand-Chef dirait : Bravo ! Mais voilà, pas facile.

Et de la gauche à la droite ces réflexions surgissent sous les képis plus ou moins galonnés ! Chacun se promet d’ouvrir l’œil, et le bon, et d’avoir ses troupes « dans la main » tout prêt à obéir au moindre signe, au moindre geste, et à saisir l’occasion par la crinière.

* *
*

Enfin, l’on monte à cheval, en silence, sans sonneries de trompette, encore une idée du Grand-Chef, et, bien calmes, bien alignés, on se met en route à travers champs, à la recherche de la cote 142. On traverse les chaumes, les terres labourées, les trèfles tout mouillés de rosée ; on bouleverse des champs entiers de betteraves. Bast ! il y aura une commission qui évaluera les dégâts.

À mesure que la colonne s’avance, les compagnies de perdreaux s’envolent effarouchées, les lièvres partent sous les pieds même des chevaux. Ah ! si ce n’était pas défendu de leur envoyer un bon coup de sabre ! les hirondelles rasent le sol avec de petits cris tout autour des escadrons afin de happer au passage les insectes que les pieds des chevaux font lever. Une centaine de papillons roses, peut-être sortis de toutes ces jeunes têtes, servent d’escorte à l’avant-garde.

Et voilà que des nuages de poussière apparaissent de tous les points de l’horizon. Parfois du milieu de ces nuages d’or jaillit quelque étincelle produite par un sabre ou un casque frappé par les rayons du soleil. Peu à peu, on commence à distinguer les couleurs : voici les dolmans bleu de ciel de la légère ; voilà les cuirasses des gros-frères, voilà les fourgons sombres de l’artillerie. On dirait que tout cela converge au centre d’une immense toile d’araignée.

Puis, sur les flancs des colonnes, passent au grand trot à l’anglaise, de petits paquets de cavaliers, groupes de « gros légumes », généraux avec leur officier d’ordonnance suivis de leur fanion dont la flamme tranche gaiement sur le bleu du ciel ; au passage, on échange avec les officiers de troupe quelque salut amical. Au galop maintenant, un galop désordonné ; ce sont les chefs d’état-major qui, graves, affairés, les aiguillettes flottant au vent, vont porter des ordres je ne sais où, mais évidemment de leur rapidité doit dépendre le sort de la bataille. Ceux-là n’ont pas le temps de saluer, pas le temps de s’arrêter, ni de dire bonjour aux camarades. Hop ! hop ! ils arrivent comme un tourbillon et disparaissent comme un rêve, non sans un certain dédain pour ces braves gens qui s’en vont paisiblement en tête de leurs troupes, en colonne par quatre.

Briquemolle est très ennuyé. Dans son zèle il est arrivé le premier à la cote 142, et son escadron va servir de base de formation. Mais est-ce bien la cote 142 ?… À tout hasard il faut mettre pied à terre et attendre les événements.

Mais voilà que, tout à coup, un point menaçant surgit à l’horizon ; un général mince, svelte, sanglé dans un dolman à brandebourgs arrive au petit galop de chasse sur un pur sang magnifique.

— C’est LUI ! c’est le Grand-Chef ! dit Briquemolle terrifié ; dites donc, Destignac, je vais voir à l’horizon si les autres escadrons me rejoignent. Si par hasard le Grand-Chef me demande, faites-moi appeler.

Et Briquemolle s’éloigne avec prudence : du reste ce dont il avait peur est arrivé, le Grand-Chef s’est arrêté et a fait demander le capitaine-commandant. Briquemolle rallie avec frénésie, mais au fond, il est dans ses petits souliers.

— C’est vous qui commandez cet escadron ?

— Oui, mon g’ral.

— Bien placé – en arrière de la crête – Bonne tenue. Vos hommes cependant ont les cheveux trop long et vos chevaux ont la queue trop courte. Combien avez-vous de chevaux présents ?

— Quatre-vingt-quatorze, mon g’ral.

— Seulement six indisponibles ? C’est peu.

— On peut compter, dit Briquemolle en se redressant.

— C’est bon : vous serez base de formation. Adieu, capitaine. Sacrebleu, qu’est-ce que c’est que ce salut ecclésiastique ? Jamais se découvrir à cheval, le salut militaire, vous entendez.

— Oui, mon g’ral, riposte le capitaine qui très troublé, salue encore en se découvrant.

Le général sourit, hausse les épaules, et s’éloigne.

— Diable d’homme, murmure Briquemolle en essuyant son front mouillé d’une sueur froide. Et dire qu’il va en faire autant avec tous les escadrons, – histoire de se mette en appétit.

* *
*

Maintenant tous les régiments sont formés en masse ; le soleil s’est tout à fait levé, inondant de lumière cette réunion d’hommes et de chevaux qui forment sur les tons d’or des chaumes comme de grandes taches noires. Devant le front des troupes caracolent une centaine de cavaliers en tenues multicolores, officiers de l’école de guerre, cadres de Saumur, attachés militaires étrangers ; çà et là quelque cheval blanc tranche vivement sur ces masses sombres.

À l’horizon les moulins du village tournent lentement leurs grandes ailes, et complètent le paysage, en lui donnant un aspect de décor d’opéra-comique.

Mais des trompettes parcourent ventre à terre le terrain en sonnant avec rage ; ta ra ta ta ta ra ta ta !

C’est la sonnerie aux officiers. C’est encore le Grand-Chef qui les demande tous, et promptement. De chaque colonne se détachent les cadres, les jeunes profitant de l’occasion pour exécuter une charge folle et des courses de vitesse, les vieux suivant de leur mieux à des allures plus sages, puis bientôt, tout le monde est réuni, formant un immense cercle autour du Grand-Chef.

Il est là au centre, sur son grand alezan, le haut képi campé sur les yeux, le sourcil froncé, la main gantée reposant sur la hanche… Au fond, il trouve qu’on a été bien long à rallier. Tout le monde est là ? Ce n’est pas malheureux !

— Messieurs, commence-t-il d’une voix vibrante, voici l’hypothèse de la bataille d’aujourd’hui.

Et le voilà qui expose la situation, expliquant ce qu’il veut, ce qu’il désire, ce qu’il exige, et complétant sa pensée par de grands gestes qui embrassent l’horizon.

— M’entend-on au troisième rang ? dit-il tout à coup en se levant tout droit sur ses étriers. Sinon, je parlerai plus haut.

Et il continue, donnant toute sa voix, criant, s’époumonant, se passionnant pour son sujet, finissant par avoir l’air furieux, sans que cependant il y ait encore personne à réprimander. Les cent cinquante officiers écoutent, immobiles, médusés, on entendrait voler une mouche.

— Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire. Je vais faire la même conférence à l’armée ennemie. Dans un quart d’heure, je ferai sonner un demi-appel ; ce sera le commencement de l’action.

Là-dessus, chacun, un peu inquiet, regagne sa place de bataille.

— Voilà les bêtises qui vont commencer, pensent les jeunes.

— Il n’a pas l’air de bonne humeur, pensent les têtes de colonne. Pourvu que je m’en tire à mon honneur ! J’ai pourtant travaillé depuis six mois.

En toute hâte, les généraux forment leur plan d’attaque. En première ligne, la brigade de cuirassiers en colonne de masse ; en deuxième ligne sur la gauche, les dragons ; en troisième ligne, sur la droite, les chasseurs et les hussards ; puis l’artillerie, tout à fait en arrière et à l’extrême droite. Les officiers d’ordonnance galopent dans tous les sens, portant des ordres aux colonels ; les patrouilles d’officier sont désignées, ainsi que les éclaireurs de terrain. Toute la machine est montée et mise à point. Au signal du Grand-Chef, tout se mettra en mouvement.

Le demi-appel a retenti. – « Garde à vous ! » crient les chefs en levant le sabre. Un long frémissement agite ces milliers d’hommes et de chevaux.

— Escadrons en avant – au trot – maaaarche !

On trotte, on trotte bien alignés ; le général l’a bien recommandé, on ne se déploiera qu’au dernier moment. À peine si l’on peut apercevoir les escadrons voisins à travers la poussière aveuglante ; on dirait des ombres chinoises dont la silhouette fantastique s’estompe sur une espèce de ouate grise.

On franchit les haies, les fossés, il faut que l’on passe partout ; direction : l’ennemi. À mesure que le moment décisif approche, l’inquiétude de chacun augmente en raison de sa responsabilité ; les patrouilles d’officiers sont revenues apportant des nouvelles. Les éclaireurs de terrain partent en avant des escadrons. À l’horizon dans la plaine, on commence à apercevoir de grandes masses noires surmontées par un point clair : le couvre-nuque blanc qui doit distinguer l’armée ennemie. Baoum ! baoum !

Ah ! ah ! la voix du brutal. C’est l’artillerie qui commence à ouvrir le feu.

Les chevaux se mettent à caracoler dans le rang. Chacun sent que « ça va craquer. »

— Sabre main ! crient les colonels.

Quatre mille sabres sortent soudain du fourreau en brillant au soleil.

— En ligne de colonne ! au galop !

Les escadrons s’éparpillent dans la plaine, laissant entre eux de larges intervalles.

— Vers la gauche en bataille, marche !

Cette fois, c’est une ligne immense, continue, qui s’avance en « muraille » vers l’ennemi.

De chaque côté, chacun essaye de déborder les ailes.

— Pour l’attaque ! chargez !

Et les deux armées galopent l’une contre l’autre. Le canon tonne, le sol gronde sous le pas des chevaux. Sacrebleu ! ce n’est pas pour de bon ! Du train que l’on marche, il va évidemment y avoir une collision terrible !

Mais la sonnerie de « halte » éclate dans la plaine.

— Halte ! halte ! hurlent tous les chefs de peloton, en se cambrant en arrière, et en faisant des efforts surhumains pour arrêter la trombe qui les suit.

Il était temps ; malgré tout, on arrive quand même nez à nez, et de chaque côté l’on se salue du sabre avec courtoisie, ce qui vaut évidemment mieux que de se massacrer.

— Allons, je crois que c’est fini pour aujourd’hui, soupire Briquemolle en s’épongeant. On va pouvoir se reposer.

* *
*

Se reposer ! mais déjà le Grand-Chef avance entre chaque ligne, terrible, le sourcil froncé, apostrophant individuellement chaque chef de corps, et soulignant chaque observation d’un coup de pouce en l’air d’une étrange énergie.

— Vous, vous n’auriez pas dû marcher sur l’artillerie, mais faire face à gauche aux dragons. Et vous, colonel ! vous vous êtes déployé dix fois trop tôt. C’est défendu ! Je vous l’ai dit cent fois. C’est défendu ! Faut-il que je vous le demande à genoux ? Et vous, commandant, vous aviez deux escadrons sous la main. Il fallait avec l’un envoyer un coup de poing aux cuirassiers, et avec l’autre envoyer un coup de poing aux dragons. C’est mauvais, très mauvais ! Sonnez demi-tour. Nous allons tout recommencer.

— Il est enragé, soupire Briquemolle. Ah ça, il n’est donc jamais fatigué, lui ? et cependant il en fait dix fois plus que chacun de nous.

* *
*

De chaque côté, on recule, on reprend du champ et l’action recommence. Le Grand-Chef a pris cette fois la direction du tout. Enroué, poudreux, criant, pestant, furieux, il parcourt tout le terrain sur son cheval blanc d’écume ; corrigeant, comme il le dit lui-même, chaque partie de l’épure sur le terrain.

C’est mieux ! mais ce n’est pas encore cela. On recommence une troisième fois, une quatrième ! Le soleil est déjà haut à l’horizon. Tout le monde est fourbu, mais c’est à qui n’en aura pas l’air. On veut se montrer à hauteur de l’énergie du Grand-Chef.

Sous cette impulsion puissante, sous l’action de ces éclats de colère, chacun donne son maximum.

* *
*

À la fin de la journée, devant des files de voitures élégantes qui ont amené les châtelaines des environs, le Grand-Chef assiste calme, recueilli, au grand défilé final. Cette fois, la ligure est redevenue plus avenante, le sourcil est moins froncé, et c’est presque souriant qu’il voit défiler admirablement devant lui au galop ces splendides régiments si bien alignés, si bien dressés, si bien entraînés, et, grâce à lui, parvenus à de si beaux résultats.

Le dernier escadron a disparu dans la poussière. Le général salue son état-major, et reste au château suivi de son officier d’ordonnance. La journée a été bonne… mais il recommencera le lendemain.

Le soir, les officiers sont réunis pour dîner dans le petit village.

— Une bonne journée tout de même, dit Briquemolle à Larmejane, regrettez-vous encore de ne pas avoir été à Trouville ?

— Ah ! ma foi non, répond gaiement le lieutenant. Avant les grandes manœuvres inventées par le Grand-Chef, chacun de nous vivait un peu dans son fromage, ne pensant qu’à ses plaisirs. Aujourd’hui, la crainte salutaire de ces dix-huit jours de contrôle nous oblige à travailler toute l’année.

— Évidemment, il nous secoue bien, appuya Destignac, mais quel mal il se donne lui-même, quelle ardeur, quel entrain, quelle conviction patriotique ! Comme il a réveillé nos chefs, endormis depuis des éternités dans la routine des vieilles manœuvres !

— Loin de le maudire, maintenant, nous allons si vous le voulez bien, messieurs, boire à la santé du Grand-Chef, au général tout feu tout flamme.

— Eh bien oui ! dit Briquemolle qui finit par oublier lui-même ses préventions égoïstes du matin. Au Grand-Chef ! À l’âme même de la cavalerie française.

MES SOUVENIRS DE CE PRINTEMPS
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I. – À MARLY
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À MADAME H. DE S. D.

La deuxième réunion de Marly ! C’est bien loin, n’est-ce pas, madame, et cependant il m’en reste un souvenir précis. Il faisait un temps radieux, la musique d’un régiment de chasseurs faisait entendre de joyeuses fanfares, les mails profilaient sur la verdure des massifs leurs silhouettes imposantes, et, sur l’un de ces mails, gaie et souriante, les cheveux blonds au vent avec des reflets d’or, le teint animé, il y avait vous, à ce moment-là fort occupée ; sur vos genoux, une serviette microscopique, et sur cette serviette une assiette emplie de fraises. Vous en aviez piqué une au hasard, et vous la teniez gentiment en l’air, distraite, et ne vous pressant pas trop de la croquer. Et je songeais aux vers du poète :

Appuyé contre la porte.
Moi, je pensais éperdu :
Si j’avais de cette sorte
Le bonheur d’être mordu,
J’aurais de cette morsure
Un plaisir fou, sans pareil,
Si sa bouche, à la blessure,
Voulait servir d’appareil !

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II. – AU PETIT CLUB

À MADEMOISELLE MARGUERITE U… DE

Ce soir-là, au Petit-Club, on jouait Paris-Auteuil. Arrivé tard, je me trouvais debout dans une porte, bloqué devant par des chaises et derrière par des camarades appuyés sur mon dos. J’étais fort mal à l’aise et grincheux. Rien n’avait pu me dérider, ni la laitière d’Auteuil, ni le vieux prince, ni les pas du petit duc.

Lorsque tout à coup, mademoiselle, vous êtes apparue en cantinière de Saint-Cyr, le képi garance à bande bleue crânement campé sur l’oreille, le petit bidon tricolore en sautoir, la taille jeune et svelte moulée dans la veste bleu-roi, la jupe courte, laissant apercevoir presque en entier une jambe merveilleuse, sculpturale, aux attaches fines, au mollet nerveux et cambré, et une ligne splendide disparaissant peu à peu dans l’ombre portée par les plis de la jupe.

Je ne grognais plus ; je suivais du bout de ma lorgnette cette paire de jambes qui, sous lumière de la rampe, allaient et venaient, avec des poses de statue grecque. Comme je compris alors l’entraînement du premier bataillon de France !

Un moment – oh ! un moment seulement (on a parfois des bouffées de folle prétention), j’ai songé, en vous voyant en cantinière, à arborer, moi aussi, la fière devise des élèves de l’École :

Ils s’instruisent pour vaincre.

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III. – AU CIRQUE

À MADAME B…KI

À l’un des premiers samedis du Cirque, vous êtes arrivée un peu en retard, selon votre habitude. Votre chapeau Henri III en paille grise, à bords très cambrés, était doublé de velours noir qui mettait en pleine lumière la nuance de vos cheveux bronze florentin ; vous aviez une robe de surah gris à plis très bouffants sur la poitrine, mais ajustée aux épaules et à la taille, et quelle taille ! Les bouffants des paniers étaient garnis de longues dentelles qui retombaient en cascade jusqu’au bas de la jupe.

Instinctivement la foule des spectateurs qui encombre l’entrée des écuries fit la haie comme pour laisser passer une souveraine. Vous, hautaine, majestueuse, la tête rejetée en arrière, l’œil vague, vous passiez indifférente à ces témoignages d’admiration sur lesquels vous étiez blasée. Puis, d’un pas lent, triomphal, vous avez monté les gradins conduisant à votre place, laissant derrière vous comme un sillage de parfums capiteux.

Vous m’avez aperçu alors. À quoi avez-vous songé ? Peut-être étiez-vous satisfaite de rencontrer enfin un visage ami ? peut-être désiriez-vous montrer vos dents ? Bref, coquetterie ou cruauté, vous m’avez fait le plus adorable salut, avec un long regard, long, étrange, tandis que la bouche railleuse avait l’air de démentir à l’avance ce que l’œil aurait pu dire. Ce fut atrocement exquis, et, pendant une seconde, j’éprouvai la sensation produite par la douche écossaise mi-partie brûlante et glacée…

À la sortie, vous avez rencontré d’autres amis. Je vous ai saluée et n’ai reçu, cette fois, qu’un coup de tête banal ; je suis rentré guéri ; mais comme je vous ai aimée de neuf heures et demie à dix heures quinze !!!

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IV. – AUX MIRLITONS
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À MADEMOISELLE JULIETTE D…RT

Pendant un mois, nous avons répété côte à côte aux Mirlitons. Moi, j’avais dans la féerie trois répliques à vous donner comme capitaine des gardes, répliques dans lesquelles je m’embrouillais à plaisir ; vous, vous étiez la bonne fée. Exacte, calme, un peu sérieuse, vous arriviez chaque jour vers les quatre heures, vêtue d’un costume sombre ; votre jolie tête couverte d’un large gainsborough à plume noire. Pendant que la féerie marchait clopin-clopant, vous veniez-vous asseoir sur le divan à côté de moi, et là, tout en grignotant des sandwichs et en dégustant votre vin de Madère, vous me racontiez vos projets, vos joies, vos espérances. Le régisseur frappait sur un gong qui nous rappelait à la féerie ; d’un pas alerte, vous franchissiez les gradins qui menaient à la scène et vous entamiez votre rondeau :

Pauvres gens tombés en république,
Appelez-moi, etc., etc.

Le rondeau était long comme tous les rondeaux, mais il paraissait durer un instant à peine ; et, quand c’était fini, il y avait des bravos et des roulements de canne qui exaspéraient les joueurs de bésigue dans la loggia.

Après, c’était à mon tour de monter en scène avec vous. Étais-je mauvais, mon Dieu ! Impossible de plus bredouiller et d’avoir moins de mémoire ! Mais le moyen de ne pas être troublé lorsqu’il faut donner la réplique sous le feu de deux yeux noirs comme les vôtres ? Pendant un mois, vous avez été la bonne fée de ma vie désœuvrée ; je l’ai bien vu le lendemain de la représentation. Que la journée passée sans vous voir m’a semblé longue et triste !

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V. – AU BAL DE L’HOSPITALITÉ DE NUIT
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À MISS JENNY P… LE

Une vieille dame patronnesse à laquelle j’avais eu la faiblesse de prendre pas mal de billets pour la fête de l’Hospitalité de nuit m’avait affirmé qu’il fallait non seulement payer de sa bourse, mais de sa personne. Je m’étais donc rendu à l’hôtel Continental avec cette frayeur instinctive que m’inspire toute fête par souscription, où peut entrer le premier venu. Et, de fait, sauf le petit groupe où la comtesse de P… et la bonne baronne trônaient dans le premier salon, je n’avais guère rencontré que des visages communs et indifférents.

Lorsque tout à coup je vous aperçus, miss Jenny, au bout de la grande galerie, tout près de l’orchestre. Vous aviez, comme d’habitude, vos cheveux noirs tout frisés et coupés court, avec une raie sur le côté, comme cette pauvre Adah Menken, à laquelle vous ressemblez tant ! Voue petit nez « tourné à l’imprudence » ; vos yeux bleus frangés de noir, votre toilette crème, coupée en travers par une longue guirlande de roses thé, tout cela constituait un ensemble charmant. Et c’était la délivrance !

Je me précipitai vers vous, vous rappelant que j’avais été introduced précédemment à une matinée dansante, donnée aux environs de l’Arc de triomphe, et aussitôt, dans un mouvement de gentille camaraderie, vous prîtes brusquement mon bras. Je vous guidai, comme dans un pays enchanté, à travers ces salles garnies de roses, glissant à travers la foule, vous évitant les chocs, sentant contre moi la tiédeur de votre bras ganté d’un long gant de Suède. Nous ne nous sommes pas quittés de la soirée, bavardant comme deux vieux amis, nous isolant du reste du monde, et parfois coupant nos conversations folles par un tour de boston bien rythmé, bien compris, bien voluptueux, qui m’obligeait à ne plus parler de peur d’en dire trop.

Puis nous avons soupé dans un petit coin, près d’une haute fenêtre donnant sur la rue de Rivoli. Nous avons mangé dans la même assiette, et bu quelques doigts de vin de Champagne un peu dans le même verre. Je m’étais rapproché tout près, tout près, nos doigts se rencontraient, ma moustache effleurait vos boucles, et je crois bien que j’étais en train de perdre complètement la tête… lorsque votre digne mamma, que nous avions perdue de vue depuis au moins trois heures, est venue vous chercher.

Nous avons échangé une dernière poignée de main à nous briser les doigts, puis vous vous êtes emmitouflée dans une sortie de bal garnie de cygne blanc… Et tout a été dit !

* *
*

VI. – À LA FÊTE JAPONAISE

À MADAME DE CH…LLES

… Ce soir-là, je rêvais, je crois… Il y avait bien longtemps, bien longtemps, que je n’étais plus à l’hôtel de La Rochefoucauld-Bisaccia ; je marchais en pleins contes des Mille et une Nuits, à Yeddo ou à Cythère, je ne sais plus.

Vous étiez là debout, derrière une table recouverte d’un tapis en satin bleu, sur laquelle une rangée de tasses en vieux japon jetaient une note gaie et claire. Pas de bijoux, les cheveux bien tirés sur les tempes, la tête toute petite avec un chignon tordu sur le sommet de la nuque traversé par deux épingles d’or, des grands yeux rieurs, les lèvres pourpres laissant voir une rangée de dents blanches ; un corps svelte, drapé dans une robe de satin mauve sur laquelle couraient, en broderie, au milieu de fleurs multicolores, les histoires des amours de Bouddha, Vichnou ou Siva.

Le rêve continuait.

Je n’avais pas l’honneur de vous connaître, madame, et cependant, dès que vous m’avez vu entrer, vous m’avez accueilli avec un bon sourire ; puis, le bras nu émergeant de la large manche doublée de satin cerise, vous avez versé une tasse de thé ; vous me l’avez tendue, les yeux dans les yeux, tandis que tout autour de nous, sur de larges écussons, burelés d’argent et d’azur, à trois chevrons de gueules, éclatait la fière devise des La Rochefoucauld : C’est mon plaisir !

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VII. – SUR LA ROUTE DE VERSAILLES

MADAME LA COMTESSE DE P…KA

À la tête de mon escadron, revenant poudreux et fatigué de la manœuvre, je vous avais aperçue sur la route, au milieu d’une joyeuse bande, dans laquelle j’avais reconnu plusieurs amis. Vous alliez à pied, d’un pas alerte ; à la main une grande canne qui, sur cette route de Versailles, vous donnait l’air de quelque grande dame se rendant à la cour du roi-soleil et dédaignant la chaise à porteurs. Il s’agissait, paraît-il, d’un vaillant pari. Vous vouliez aller à pied déjeuner à l’hôtel des Réservoirs, et revenir de même, soit une dizaine de lieues !

Et, tandis qu’on me donnait les détails de cette prouesse, je regardais l’héroïne, avec sa toilette de campagne en toile blanche sur un jupon paille, sa taille souple emprisonnée dans une ceinture de cuir, son large chapeau Devonshire sous lequel apparaissait un visage au teint mat avec deux grands yeux veloutés frangés de larges cils.

C’était Diane chasseresse dans tout l’épanouissement de la jeunesse et de la beauté !

On m’a présenté à elle, tandis que, campée sur une hanche, appuyée sur une haute canne, elle attendait, avec une petite moue dédaigneuse, que la présentation eût pris fin. Avec mon diable de casque, je n’ai pu que m’incliner en faisant gauchement un salut militaire bien peu de saison…

En reprenant, pensif, à la tête de mes hommes, le chemin du quartier, je me retournai bien des fois pour apercevoir encore à l’horizon cette silhouette blanche qui continuait à avancer sur la route, sous un beau soleil, au milieu d’un cortège d’amis, dont les éclats de rire m’arrivaient par bouffées !

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VIII. – AU CIRQUE MOLLIER
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À LA BELLE ZANE

Boby et Bobèche venaient d’échanger un dernier lazzi lorsque l’orchestre entama le quadrille du Cœur et la main, et les gentlemen en habit rouge et culotte blanche formèrent la haie comme pour l’entrée d’une étoile. Au programme, je lus :

7° Travail de haute école par la belle Zane.

Zane ?… Ce nom turc m’était absolument inconnu. Mais un grand mouvement se fit dans la salle et, au milieu des applaudissements, je vous vis entrer sur un magnifique cheval alezan qui, rassemblé, mâchant son mors avec rage, se mit à faire le tour de la piste avec de magnifiques mouvements de queue en panache.

Vous portiez sur la tête un casque à la Minerve, s’alliant admirablement avec votre profil de camée ; une abondante chevelure blonde s’en échappait et tombait sur les épaules comme une épaisse crinière. Vos bras nus, gantés de gants noirs à crispins, étaient ornés de gros cercles d’or. Votre taille était moulée dans une robe de velours noir dont la jupe laissa apercevoir un peu de la jambe gauche.

Souriante, bien assise, les joues animées par le mouvement du cheval, vous passiez devant nous, insolente et divine, nous effleurant de votre jupe. À chaque temps de galop, votre corps souple et serpentin paraissait se lier au cheval d’une étreinte plus vive, et ce dernier semblait éprouver comme un plaisir étrange à sentir sur ses flancs les pressions nécessaires au travail de haute école. Il y eut des voltes, des demi-voltes, des mouvements de hanche au mur, des changements de pied, de passage : tout cela exécuté avec une grâce lascive et un sourire bizarre.

Tout à coup l’orchestre s’arrêta, et votre cheval dompté fit halte sur les jarrets et s’agenouilla humblement dans la poussière.

Et, tandis que la salle entière croulait sous le bruit des applaudissements, tandis que les femmes vous jetaient des fleurs, que les violons de l’orchestre eux-mêmes, entraînés par l’enthousiasme général, frappaient avec frénésie leur instrument de leur archet, vous, en proie à une ivresse indéfinissable, les narines dilatées, riant aux anges, vous promeniez sur toute cette salle affolée le regard triomphant de la dompteuse d’hommes…

AU CONSERVATOIRE
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Une salle de spectacle bizarre, moitié théâtre et moitié salle d’étude ; la scène avec ses deux chaises, et son unique porte d’entrée, dans le fond, a l’air d’un pilori. Pas un bibelot, pas un meuble, pas un ornement sur les murailles nues et peintes d’un rouge sang-de-bœuf. Il paraît que ce fond simple et uni est précieux pour juger les gestes, les attitudes et les jeux de physionomie.

Je veux bien.

Les trois loges de face sont remplacées par une longue table d’aspect sévère, derrière laquelle sont assis les membres du jury, ayant au centre le président, M. Ambroise Thomas. Ils sont tous grisonnants, myopes et majestueux. Puis, partout dans les loges bondées, dans les fauteuils pris d’assaut, dans les couloirs, une foule grouillante, agitée, impressionnable, composée des mères, sœurs, amis et amies des candidats appelés à comparaître sur le pilori ; le cocher, la cuisinière ont fait queue depuis le matin six heures pour assister aux débuts de Mademoiselle. Mais, sur ce fond un peu commun, combien de figures charmantes, de types jeunes, intéressants à étudier, candidates de la veille, ou artistes de demain, portant sur leurs figures épanouies et dans leurs yeux brillants et rieurs toutes les espérances et toutes les illusions. Il y a là des mamans magnifiques qui ont l’air d’être la sœur de leur fille, des étoiles déjà arrivées venues pour juger les futures recrues, des figures romanesques rêvant le grand art, de petites effrontées ayant déjà, sur leur visage tout neuf, le sourire de Lisette ou des Fretillon.

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Mais M. Ambroise Thomas agite sa sonnette d’un air digne, et le concours commence. Les hommes d’abord, ce qui est bien peu galant, mais probablement qu’on veut nous garder ces demoiselles pour la bonne bouche. Ils arrivent, chacun leur tour, en habit noir, cravate blanche et nous débitent des alexandrins d’un air fatal, avec force gestes et grimaces ; les tirades succèdent aux tirades ; les candidats débitent avec nuances des histoires extraordinaires à des confidents qui essayent de prendre un air vivement intéressé.

Puis nouveau coup de sonnette ; voici les tragédiennes de l’avenir. D’abord mademoiselle Carrrristie Martel, une grande belle fille en robe blanche, puis mademoiselle Lefèvre, une brune au sourcil froncé, qui ne doit pas être commode tous les jours. Ah, ah ! très jolie personne, mademoiselle Bruck ; une cousine de Sarah, s.v.p., mais heureusement n’en a ni la… sveltesse, ni le petit toupet du scalp. Puis mademoiselle Lementé, une aimable fille qui arrive grassouillette, souriante vers le public, et qui à l’air de nous dire : « Voilà ! »

— C’est comme cela. C’est à prendre ou à laisser.

— À prendre, mademoiselle, et à reprendre.

Dix minutes d’entr’acte, comme à l’Hippodrome, pleines de bruit, de chuchotements et de fiévreuses appréciations. Puis nouveau coup de sonnette, et nouveau défilé des habits noirs pour le concours de comédie.

Un dernier coup de sonnette, et cette fois, un véritable défilé de jolies femmes ; je ne regrette pas d’être venu. D’abord mademoiselle Brandès dans la Princesse Georges – gros potins parmi les mamans, – Il parait qu’on a pas le droit de paraître dans un « numéro » créé depuis moins de dix ans. On s’instruit tous les jours ; j’avoue que je l’ignorais. Puis mademoiselle Bruck, dans une scène de l’Amphitryon, suivie de près par mademoiselle Delorme, plantureuse et boudinée dans une robe de satin.

Mais un grand mouvement sa fait dans la salle C’est le tour de mademoiselle Marsy, une fillette de dix-sept ans, jolie à croquer, qui a l’aplomb de se montrer, à son âge, dans une scène de Célimène.

— Chut ! la voici, dit monsieur Samary. – La porte s’ouvre, et l’on voit apparaître Croizette il y a dix ans : même coiffure, même nuance de cheveux, même sourire, même voix en même temps vibrante et mélodieuse dans les notes hautes. Dès les premiers mots le public est pris. La grande scène s’engage avec Arsinoé (mademoiselle Baretty). Célimène brise les vitres : Quels accents ! quel dédain ! À chaque réponse il y a dans la salle explosion d’enthousiasme qui sert de coup de fouet et d’aiguillon à la jeune artiste. La scène se termine au milieu de tonnerres d’applaudissements.

Elle est sûre d’avoir le premier prix, disent les uns ; elle est trop jeune, disent les autres, et puis c’est son premier concours, elle n’aura que le deuxième… et encore.

Au milieu de ces émotions diverses, le jury lève la séance. On va un peu respirer et manger des gâteaux dans le vestibule. Les minutes s’écoulent longues, longues. Il paraît que, là-haut, l’on se dispute au sujet de mademoiselle Marsy. Pendant ce temps, une foule de gens graves et de critiques influents profitent de l’occasion pour embrasser les jeunes mamans avec force félicitations ;

— Ah ! madame ! permettez-moi que je vous embrasse ; mademoiselle votre fille a été merveilleuse. C’est une révélation. Etc., etc. Et plick ! et plock !

Mais un grand mouvement se fait dans la salle. On va proclamer les récompenses ; on reprend ses places à grand-peine, on s’empile dans les corridors ; on entendrait voler une mouche ; les gosiers sont serrés. M. Ambroise Thomas, d’une belle voix vibrante, proclame le nom des tragédiens récompensés (eh bien ! et cette vieille galanterie française !) puis ceux des tragédiennes, puis les prix de comédie. Pour les femmes, il y a trois premiers prix, et mademoiselle Marsy a le premier premier prix. Chaque prix vient à son tour saluer sur la scène et faire la révérence.

Mademoiselle Marsy arriva et ne trouve personne pour lui donner la main. Déjà de la jalousie ! Bravo ! Ça ne l’empêche pas de faire un petit salut, gentil, fier et un peu hautain. Exquis, ce salut-là, mademoiselle, et je défie bien M. Delaunay de jamais vous l’apprendre.

Et, maintenant, la foule sa précipite au dehors. L’heure du dîner a sonné depuis longtemps, et plusieurs des candidats auront, dans la soirée, à se précipiter chez M. Perrin, j’allais dire chez M. Pet-de-Loup. C’est à peine si nous avons la temps d’apercevoir une dernière fois les jolies filles qui partent avec leur maman, au milieu des ovations de la foule, dans des voitures remplies de fleurs.

EN PASSANT PAR SAINT-CLOUD
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À l’occasion de la fête de Saint-Cloud, il y avait l’autre soir, une animation extraordinaire au restaurant de la grille. Sur les terrasses, étagées comme les jardins de Babylone, dîneurs et dîneuses étaient installés devant de petites tables éclairées par des lampes à abat-jour rose. Des garçons corrects, frisés au petit fer couraient affolés, montant les escaliers, dégringolant les marches avec leurs plats à la main, absolument incapables d’ailleurs de répondre aux nombreuses interpellations dont ils étaient l’objet.

Au centre du restaurant, un orchestre d’une centaine de musiciens faisait entendre des mélodies bruyantes dans un kiosque surmonté d’un plafond bizarre mi-partie glace et mi-partie satin blanc capitonné. Informations prises, le tout, glaces et capitonnage, provenait d’une chambre à coucher de Sarah Bernhardt.(??) Il y avait un chasseur en casquette galonnée, de nombreux maîtres d’hôtel, stylés pour morigéner les garçons… et d’ailleurs la musique était là pour, au besoin, remplacer un plat. Tout était brillant, clinquant et flambant neuf ; les salons étincelaient de dorures, les murs et les persiennes de la façade étaient d’une blancheur éclatante, blancheur dont la crudité était encore plus accentuée par quatre énormes candélabres projetant sur toute l’étendue du jardin, encombré de convives, les rayons aveuglants de la lumière électrique.

On eût dit la terrasse d’une immense casino « orné » de tous les perfectionnements modernes.

Partout un mouvement joyeux, un brouhaha indescriptible, mélange d’éclats de rire, de bruits d’assiettes, d’onomatopées bizarres, de conversations couvertes à chaque instant par les cuivres de l’orchestre, les ronflements des mirlitons, et les vacarmes de la fête foraine.

Le capitaine Parabère, assis à une petite table avec ses amis Tosté et Précy-Bussac, avait à sa droite Edwidge, et à sa gauche Caroline Bischoff, deux jolies filles qui ne passent pas précisément pour engendrer la mélancolie : et cependant, malgré cet entourage aimable, malgré la joie qui éclatait de toute part comme une fanfare bruyante, et, avouons-le, malgré un nombre très respectable de bouteilles vidées, Parabère restait triste.

La tête renversée en arrière, les yeux vagues, il suivait à travers les fumées de son cigare je ne sais quel rêve lointain qui l’absorbait complètement. En vain Edwidge avait essayé d’attirer son attention en faisant des effets de bras qu’elle avait fort beaux, en vain Caroline, plus en verve que jamais, lui avait lancé ses plus joyeux lazzis soulignés par des risettes adorables, Parabère restait muet.

— Ah çà, qu’est-ce que tu as, fit enfin Précy-Bussac, tu es malade, ou amoureux ?

— Deux cas invraisemblables à la fête de Saint-Cloud, appuya Caroline.

— Ma foi non, dit Parabère, mais, voyez-vous, c’est que j’évoque le souvenir de mon Legriel du bon vieux temps, et dans ce cadre nouveau, au milieu de tout ce luxe moderne, je ne m’y retrouve plus.

Et, de ce point de départ, Parabère, enfila une longue tirade que patiemment, en gens repus, les convives écoutèrent.

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— Ah, mes amis, vous rappelez-vous ce petit restaurant tel qu’il était encore vers la fin de l’empire ? Maison fondée en 1620, disait l’enseigne, et de fait, je sais qu’elle était absolument restée telle que l’avait bâtie le premier Legriel par privilège du roi. C’était un des derniers types de ces porcherons, comme nos pères les aimaient, où l’on se rendait en chaise de poste pour cacher quelque aventure galante, à boire sous la guinguette le petit vin du pays.

Vous vous souvenez encore de ces petits bosquets verdoyants, de ces marches rongées par la mousse, de ces vieilles statues vermoulues qui se dressaient le long de la charmille du jardin ; de ces écuries aux larges stalles faites pour loger des chevaux à la Van der Meulen. Et la cuisine avec sa batterie éblouissante, son jeu compliqué de poulies, son immense cheminée devant laquelle rôtissaient les jours de fête des myriades de poulets empalés dans la longue broche de fer, pièce immense où allants et venants passaient prendre un air de feu ou échanger quelque plaisanterie avec les filles de cuisine ?

Et au milieu de tout cela, cassé par l’âge, vestige vivant du passé, le vieux père Legriel, âgé de quatre-vingt-sept ans, circulant de table en table avec sa tête blanche, si blanche qu’on l’eût dite poudrée à frimas, Instinctivement on cherchait sur son dos la cadenette et l’habit à la française. Il était fait pour sa maison comme sa maison était faite pour lui. Jamais, de son vivant, on n’eût touché à une pierre de l’édifice, jamais il n’eût voulu accepter aucun de ces embellissements modernes qui ôtent tout son cachet à mon vieux porcheron.

Tenez, à ce vieux bâtiment-là, je rattachais le souvenir d’une des heures les plus joyeuses et les plus ensoleillées de ma jeunesse. C’était en 1867, pendant l’exposition ; j’étais alors élève à Saint-Cyr et le premier bataillon de France avait eu l’honneur de défiler – Dieu sait au bruit de quels applaudissements – devant tous les souverains de l’Europe. Nous revenions dans une poussière d’or, assourdis du bruit de musiques et de fanfares, grisés par ces ovations chaleureuses et voyant l’avenir à travers les plumes roses du plumet qui nous retombait sur le nez. Devant les pelotons bien alignés, nos officiers caracolaient pimpants et coquets avec leurs aiguillettes, leur ceinturon brodé bleu et or et leur bicorne garni de plumes de coq. Les flammes de nos lances flottaient au vent. Au loin devant nous marchait le bataillon précédé de son magnifique tambour-major empanaché, éblouissant, ne cessant de faire faire à sa canne les évolutions les plus fantastiques.

Que c’est bon d’avoir vingt ans, de se sentir un bon cheval dans les jambes, un grand sabre au côté et de se dire qu’on appartient à la première armée du monde, qu’on est grand, fort, vigoureux, joli garçon, qu’on aura toutes les victoires, tous les succès, toutes les femmes, et qu’on marchera toute la vie comme ce jour-là, musique en tête sur une route éclairée par un beau soleil, au milieu des applaudissements, des vivats et des fanfares !

Nous traversons ainsi tout le parc de Longchamps, nous franchissons la Seine et nous arrivons sur la grande place de Saint-Cloud. – Là, le brave général de Gondrecourt – Gondreballe comme nous l’appelions sans trop savoir pourquoi – fait faire halte, former les faisceaux ; on donne les chevaux à tenir aux trompettes, et nous obtenons deux heures de repos pour dîner ici, – au restaurant de la grille.

Alors, un spectacle indescriptible, – en un clin d’œil toutes les tables furent prises d’assaut. Dans tous les bosquets, dans tous les salons, à toutes les fenêtres du restaurant on voyait s’agiter des têtes jeunes et rieuses. Des cris, des interpellations gouailleuses s’échangeaient de croisées à croisées, puis, à mesure que les repas s’organisaient, le bruit des chansons, des couplets répétés en chœur allait crescendo, couplets ayant toujours comme dominante la fameuse Saint-Cyrienne :

Noble galette, que ton nom
Soit immortel dans notre histoire
Et qu’il rappelle à tous la gloire
Du premier bataillon.

Au rez-de-chaussée, le général s’était installé avec son état-major. De temps en temps il se mettait à la fenêtre, attendri lui-même devant cette exubérance de jeunesse et de gaieté, et alors, dès qu’il était aperçu, les cris partaient comme une traînée de poudre : – Vive le général ! Vive Gondrecourt ! Et les femmes ? Mon Dieu, oui, il y avait des femmes ; elles n’avaient pas des robes en velours oreille d’ours comme Edwidge, ni un chapeau Henri II avec un petit chat en guise de cocarde comme Caroline, mais, chose qui vous étonnera, mesdames, elles nous aimaient pour nous-mêmes… ou à peu près, car dans ce temps-là, la pension de la famille était mince. Oui, c’étaient de bonnes filles qui venaient simplement parce que nous étions gais, jeunes, et un peu fous ; elles aimaient nos plaisanteries énormes, nos éclats de rire si francs, nos chansons reprises en chœur, et peut-être aussi nos vingt ans, nos têtes fraîches et saines, toutes neuves, aux cheveux drus et courts, aux yeux brillants ; cela les amusait de se trouver avec ces grands garçons tout simples, un peu naïfs, enthousiastes et… vigoureux, qui les changeaient un peu des crevés de l’époque.

On ne se voyait que les jours de sortie – de loin en loin – mais ces jours-là on s’aimait bien !

Donc, elles avaient rallié aussi chez Legriel, après la revue, nos petites amies, nos maîtresses, comme nous disions pleins d’une noble fierté. Elles étaient là, en jupes de toile d’Oxford, en bombaïos de paille, riant, chantant, gesticulant, et, après nous avoir applaudis au passage, s’étaient, avec une joie enfantine, attablées, après la pièce, avec les acteurs de la revue. Bien entendu, Gondreballe ne savait rien, ne voyait rien, et avait bien recommandé au terrible capitaine Denys, surnommé « Mon-œil », de ne rien lui faire savoir.

Et dans cette atmosphère chaude et vibrante, nous étions là, le cœur envahi d’une béatitude indéfinissable, buvant le vin de Champagne à pleins verres, prenant des baisers à pleines lèvres, et parfois jetant un regard de commisération aux camarades du poste de police qui là-bas sur la place, devant la « Tête noire », gardaient les sacs et les fusils en faisceaux.

Et tout à coup les trompettes sonnaient à cheval, les tambours faisaient entendre des roulements sonores, et, s’arrachant à ces dernières étreintes, chacun rebouclait son ceinturon, remettait la jugulaire du shako et courait au pas gymnastique reprendre son rang.

— Garde à vous ! Colonne en avant, marche ! criait le général.

Et entre deux haies d’une foule enthousiaste, musique en tête, la tête un peu lourde, nous repartions joyeusement pour le bahut, tandis que sur la porte le vieux Legriel agitait sa serviette en guise d’adieu, et que nos maîtresses, le torse à moitié sorti des fenêtres, envoyaient à tout le bataillon en bloc des vivats et des baisers. Comme tout cela est loin déjà !… Aujourd’hui, mes amis, je suis capitaine commandant, j’ai un bel escadron, de bons camarades et la meilleure des garnisons. Edwidge et Caroline sont exquises chacune dans une note différente. Le restaurant de la grille est tout à fait à l’instar de Paris ; on y mange des plats compliqués au son d’une musique suave avec de la lumière électrique et la vue du ciel de lit de Sarah Bernhardt ; mais dans cette évocation du porcheron de jadis, du vieux restaurant disparu, je regrette le temps où le soleil était si chaud, tes amitiés si cordiales, les femmes ai amoureuses et l’avenir ai beau !…

Et voilà pourquoi, en revivant ce souvenir de jeunesse, je me sens triste comme tout…

— Mes enfants, dit Tosté avec compassion, jamais je n’ai vu ce pauvre Parabère aussi gris que ce soir.

LA SAISON À TROUVILLE
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Il y a des noms qui ont une gaieté toute spéciale. Trouville-Deauville est du nombre. Le prestige du souvenir aidant, la grande semaine des courses éveille toutes sortes d’idées folâtres sur une belle plage de sable bien ensoleillée, avec beaucoup de petites femmes, beaucoup de soupers, beaucoup de bals.

Est-ce pour cette raison que malgré la bousculade insensée qui règne aux heures des trains, tout le monde à l’air jovial dans cette bonne gare Saint-Lazare. Les tenues de voyage sont soignées. On sait qu’on rencontrera du monde élégant : vestons de nuances longtemps méditées, cache-poussière nankin, feutres sur lesquels on a répété devant la glace, avant de partir, la coup de poing vainqueur qui doit donner la cassure voulue ; du côté des femmes, jupes claires ficelle, oxford, crème, apparaissant sous le grand manteau de soie légère, façon robe de chambre, fermé par des nœuds de satin très lâches.

Ce voyage a d’ailleurs un aurait tout particulier. On va essayer les fameux wagons restaurants ; au lieu de se presser, et d’arriver tout congestionné à la gare, on déjeunera tranquillement en trois séries, de Paris à Mantes, de Mantes à Conches et de Conches à Serquigny ; on peut ainsi consulter ses heures et ses petites habitudes.

Bien entendu, jamais assez de voitures. Des malins montent dans un wagon qu’on est en train de rajouter ; les coins en arrière surtout ont été pris d’assaut ; mais, arrivé sur la plaque tournante on fait virer le wagon dans un sens non prévu, et tous ceux qui espéraient voyager en arrière, vont se trouver en avant avec toute la poussière dans le nez.

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Le train est parti. Les méfiants, qui craignent toujours que les vivres ne viennent à manquer, se sont mis de la première série. On mange à des petites tables très bien installées sans tangage ni roulis. Les assiettes sont seulement un peu lourdes. Le menu est intéressant à consulter en ce sens qu’à chaque plat nouveau on a une surprise ; en effet, on ne vous sert pas un seul des mets indiqués. Un voyageur grincheux s’est obstiné à réclamer de la sole, alors qu’on lui servait du bar.

— Mais monsieur, nous n’avons que du bar, répondait le maître d’hôtel.

— Eh bien, allez « acheter » de la sole.

… Pendant ce temps-là le train filait à grande vitesse. Deux minutes après, trouvant le vin mauvais, le même grincheux a demandé que le sommelier lui cherchât autre chose « à la cave ».

À Mantes il faut descendre pour laisser la place à la seconde série. Ceux qui n’ont pas pris la précaution de faire garder leur place par des amis sûrs et dévoués, trouvent en remontant leur place prise. Trois messieurs très corrects, à l’air très dignes, sont ainsi obligés, sous peine de rester en détresse à Mantes, de grimper dans le fourgon aux bagages. On les voit s’asseoir pensifs entre une cage à poule et une caisse de fromages de Pont-Lévêque.

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Je crois qu’à aucune gare on ne trouverait autant de femmes attendant leur mari, ou leur… ami, qu’à l’arrivée de Trouville. On débarque au milieu d’une véritable haie de jolis visages, et des questions, des exclamations, des petits cris, des gros baisers échangés en plein soleil, et plick, et plock ; « As-tu ma robe ? as-tu fait mes commissions ? est-ce qu’il a fait beau ici ? tu sais que Paul est arrivé. Ah ! etc., etc. »

Puis tout cela s’embarque dans les petits paniers légendaires, et file au grand trot vers les hôtels et villas environnantes. Je dis au grand trot, parce que dans la semaine des courses, les voitures vont à des allures vertigineuses, – les prix sont proportionnés à l’allure. – Ah ! s’il n’y avait pas ce diable de pont de la Touques qu’il faut passer au pas, soit deux minutes de retard, sans compter l’encombrement !

Tout le long du port, une bruyante kermesse, petites boutiques, baraques foraines, Bidel, le grand Bidel occupant un emplacement énorme avec ses fauves (oh ! oh !). Par-dessus les toitures en toile on voit passer les mâts des bateaux pavoisés. C’est très grouillant et très animé.

La mode est toujours de se figurer qu’on va à l’hôtel de X… Cet hôtel, en effet, a peu à peu acheté les maisons environnantes, on a abattu des cloisons, percé des murs, mis des tapis sur d’affreux escaliers en bois, collé du papier riche sur des cabanes à lapin, et on appelle cela des annexes. On arrive ainsi à être à cinq cents mètres de l’hôtel proprement dit, sans sonnette, sans domestique, dans des chambrettes où il faut ouvrir la porte et la fenêtre pour passer les manches de son habit, et où l’on ne peut faire sa correspondance qu’à plat ventre.

Cela se paie vingt-cinq francs par jour… sans le service.

Seulement, on est à l’hôtel de X… plein de voisinages agréables, de rencontres, avec une liberté immense résultant de l’immensité de l’hôtel, liberté dont on se hâte d’abuser. Tout cela vaut bien quelque chose.

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Enfin, il y a la terrasse, la fameuse terrasse où l’on mange sous la tente.

Le service – ô jubilation – y est encore un peu plus mal fait que les années précédentes. Cela paraissait impossible et cependant cela est.

Il n’y a jamais assez de couverts, les verres manquent – on attend une demi-heure entre chaque plat – mais chacun prend son mal en patience, et part à la bonne franquette pour tâcher de rapporter un plat quelconque, Philippe, la maître d’hôtel impassible, répond, lorsqu’il est interpellé au passage, qu’il s’occupe de vous – puis on ne le revoit plus. Et de toutes parts on entend crier : Philippe ! Philippe ! – Un monsieur a essayé d’un système, il l’appelle : Louis-Philippe.

Mais, par exemple, ce qui est très gentil, c’est, le soir venu, de voir toutes les petites tables s’éclairer avec des lampes à abat-jour rose. Au loin le soleil se couche à l’horizon avec des reflets d’or, une bonne brise arrive de mer, et l’on reste ainsi les coudes sur la nappe à bavarder avec ses voisines, allant rendre visite à des amies qui dînent seules – oh ! il y en a beaucoup – et finissant par oublier complètement qu’il y a deux heures et demie qu’on est à table et qu’on n’a obtenu de Philippe qu’un potage et un ravier de crevettes incomplet.

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Les courses des deux dimanches ont été trop envahies par les baigneurs du Havre et les voyageurs des trains de plaisir ; on n’était plus entre soi. En revanche, celles du mardi, du jeudi et du samedi ont été charmantes. Jamais peut-être on n’avait vu moins de monde, mais chacun se connaissait. Les courses de Deauville sont, en effet, peut-être les seules courses où l’on s’occupe plus de flirter que de parier, et l’enceinte des bookmakers est relativement déserte.

Cette préférence, du reste, est plus que motivée. Comme toujours devant la tribune, à droite les mondaines et à gauche les autres. Voici la princesse de Sag… en robe de foulard rouge causant avec Fitz-J… ; la marquise de Gallif… dans une tribune avec la baronne S…re ; la baronne Leg…, toute heureuse du succès qu’a eu, la veille au concert, le menuet de Gilbert-Desroches. Une robe très drôle ; fond vert foncé sur lequel se détachent des figures dites Kate Greenaway ; la belle comtesse de Bar… tout en noir, aimant à se promener lentement sur la pelouse en donnant le bras à quelqu’un assez grand pour faire valoir sa tournure de déesse ; le jeune ménage Ephr…, allant partout bras dessus, bras dessous, et ne tenant pas une minute en place ; la belle madame Dolf…, en robe blanche à bouquets Pompadour, cachant trop souvent derrière une lorgnette ses charmants yeux bleus frangés de cils noirs, etc., etc.

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Et maintenant à gauche. Voici la belle Mag…r, du Gymnase qui, la première, a inauguré un chapeau qui a grand succès : sur un « bombaïos » en grosse paille commune, une grosse coque de satin blanc sur laquelle est fixée une tête empaillée de petit chat d’un mois. Ce petit chat vous regardant à travers ce nœud de rubans fait un très drôle d’effet. Aujourd’hui tout le monde a ce petit chat ; il a dû y avoir un véritable « massacre des innocents » dans les fermes environnantes.

Lucie Ma…el, du Vaudeville, plus Anglaise que jamais, de teint, de geste, de toilette, d’allure, de tout. Et cependant, nous l’entendions dire l’autre jour avec aise :

« Cela me semble si bon, d’entendre enfin parler français ! »

Puis Suzanne P…c, tout à fait remise physiquement et moralement des émotions de ce printemps. Une petite capote bébé très drôle.

La belle Louise M…et, la seule qui ait amené sa voiture. Attelage superbe.

Blanche d’Ar…rt et son amie Gabrielle de B. jouant toutes deux très gros jeu. La pauvre Blanche, en montant à cheval, a failli être enlisée dans les sables. Son cheval a disparu jusqu’au poitrail, « Il fallait vous mettre sur le dos, lui dit un ami. »

— Si vous croyez que c’est commode, – répond Blanche.

— Tiens, c’est drôle, j’aurais cru…

— Qui encore ? Alice Dem…y, mademoiselle Mar…y, la Célimène de demain, Jeanne Deh… toujours merveilleusement mise, et vingt autres que je n’oublie pas, tout en en ayant l’air.

Au pesage, j’ai noté une bien drôle d’ombrelle, ayant comme manche un petit moulin en buis sculpté dont les ailes tournaient à tout vent. Parfait, mais alors au-dessus de ce manche, mademoiselle, il eût fallu un bonnet.

Peu de voitures de maître au retour, qui s’effectue dans un nuage de poussière. Non seulement on n’en est pas fâché, mais pour rien au monde on ne passerait à l’hôtel se faire brosser avant de se montrer sur les planches à cinq heures. Où diable le chic va-t-il se nicher ? Parmi les rares livrées, citons un cocher tout en blanc, redingote de coutil blanc à boutons d’or, culotte de casimir blanc, bottes à revers, fleur à la boutonnière et chapeau gris à poil ras. Je ne reprocherai qu’une chose à cette livrée : la poussière ne marque pas assez.

Les jours où il n’y a pas course, grande affluence au tir aux pigeons où M. Drevon gagne tous les prix en ayant l’air de se jouer. Le capitaine D… et le major Robert (les tireurs étrangers ont toujours des grades) font une mine épouvantable.

* *
*

Les soirées sont très occupées. Les gens sérieux vont à Deauville, où il y a des petits bals très bien composés… et lugubres. À peine une vingtaine de couples ayant l’air de danser pour l’amour de Dieu. Les gens moins sérieux vont au Casino de Trouville dont la terrasse pavoisée de drapeaux et d’oriflammes, hérissée de tentes et de parasols propices aux rendez-vous tendres, est devenue une véritable succursale des Folies-Bergère ou de l’Éden.

Où est-il, le temps où les huissiers vertueux expulsaient la blonde Caro ou la brune Delphine, causant le plus tranquillement du monde dans le vestibule qui précède la grande salle de bal. Aujourd’hui nous avons le trottoir libre dans l’État libre.

Véritable tuerie dans la salle dite des petits chevaux. Il y a trois tables et ça ne suffit pas !

Autour de chaque table, trois rangées de fauteuils d’orchestre.

Des gens qui ont perdu sans sourciller dans la journée deux cents louis aux courses se donnent un mal épouvantable pour gagner sept francs…, avec espoir, toujours déçu, de faire partie de la poule d’honneur.

Sur la terrasse, il y a des chaises avec des petites tables de fer invitant à se rafraîchir, mais je défie bien d’arriver à obtenir le moindre rafraîchissement.

Un ami exaspéré, après avoir tambouriné vingt minutes sur sa table, a fini par aller chercher le maître d’hôtel goguenard par l’oreille et l’amène devant sa table.

Celui-ci tout penaud a écouté la commande, a salué, et n’a pas reparu.

Décidément ce doit être un vœu.

* *
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Les étoiles ont fait successivement leur apparition : Darcourt, Van Zandt, Granier, Judic, mais avouons-le, jamais on n’oserait nous donner à Paris les monologues enfantins qu’on nous a servis là-bas.

Mademoiselle Darcourt a chanté les Effilés verts chansonnette tirée d’une nouvelle pour laquelle nous éprouvons une tendresse toute spéciale… et pour cause.

Mais le triomphe du comique a été Gringoire, joué par les frères Coquelin sur un théâtre grand comme un Guignol, Coquelin cadet en Louis XI, avec le nez que vous savez, n’était rien moins que terrible, et Mademoiselle Reichemberg ne pouvait faire un geste sans bousculer Olivier… le daim ? Qui disait donc que Gringoire n’était pas drôle ? On s’est tordu.

Et le fameux bal des courses ! Encore une tradition qui s’en va. Vous savez le fameux bal des femmes du monde envahi à une heure du matin par les belles petites malgré la force armée, les gendarmes, les douaniers. Eh bien, cela n’a plus lieu. Le bal reste comme il faut – d’un comme il faut à pleurer – jusqu’à deux heures. À cette heure-là, les boudinés, voyant que décidément elles n’arrivent pas, se décident à aller se coucher sans avoir risqué le plus petit rigodon.

Et la cause ? Mon Dieu, c’est qu’il n’y a plus de grandes toquées comme jadis. Aujourd’hui ces demoiselles sont raisonnables, s’habillent de couleur sombre, arrivent aux bains de mer avec un ami, et se couchent à onze heures après avoir perdu onze francs à la mascotte. Voilà !

Les beaux soupers d’autrefois sont remplacés par une visite à un pâtissier de la rue des Bains qui a affiché à sa porte cette affiche alléchante ;

— Voulez-vous manger une bonne sole normande ?

— Yes !!!

— Eh bien, montez au premier.

Décidément toute petite fête.

Le dimanche soir après le grand prix, tout est fini, c’est à qui s’enfuira à tire-d’aile de cette plage bénie où l’on n’est venu passer qu’une semaine, et qui cependant sera si charmante, quand tout le public dit des courses sera parti.

MAUVAIS CONSEILS
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FACILES À SUIVRE EN VOYAGE

PRÉCAUTIONS PRÉLIMINAIRES
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Vous voilà partis, votre inconnue et vous. Vous êtes seuls dans le wagon, placez-vous carrément, sans fausse timidité, en face de la voyageuse ; plus tard, il faudrait vous rapprocher, et ce mouvement serait une complication.

Soyez rassurant ; prenez un air bonhomme et plongez-vous dans la lecture de vos journaux à gravures. Une femme lit rarement dès le départ ; elle laisse errer sa vue sur la campagne, et, comme le paysage de banlieue est épouvantable, comme l’on n’y aperçoit que des gazons pelés, des tuyaux, des masures, ou des usines à gaz, sa pensée, qui peut-être encore avait pour objectif le monsieur resté à Paris, se portera sur vous.

Du coin de l’œil, elle vous examinera et vous détaillera depuis la pointe des pieds jusqu’aux crocs de la moustache.

SI vous avez des cheveux – non pas un adroit ramenage – mais ce que j’appelle des cheveux, de vrais « cheveux », découvrez-vous sans affectation et placez votre chapeau dans le filet. Sinon, restez couvert, bien entendu.

Il est dangereux de laisser votre chapeau à côté de vous, au point de vue des luttes futures que vous pouvez avoir à soutenir.

À ce moment, tournez la page de votre journal, occasion toute naturelle de risquer un regard ; si vos yeux se rencontrent avec ceux de la voyageuse, feignez brusquement de comprendre qu’elle a besoin de quelque chose, et dites-lui, suivant le cas ;

Voulez-vous que

je lève

la glace ?

je baisse

le store ?

Tout dépend de la façon dont on vous répondra.

Si l’on vous répond gentiment, en souriant, entamez immédiatement la conversation par une banalité quelconque : le temps, la température, le service de la Compagnie, la rapidité du train ; il y a une phrase qui se place avantageusement. On regarde la campagne qui fuit à travers tes glaces et l’on dit : « Nous marchons bien ! » ça fait plaisir à la voyageuse ; il lui semble qu’elle arrivera plus tôt.

Si, au contraire, elle vous répond d’un ton sec, n’insistez pas, saluez en souriant, avec aisance, comme un gentleman qui n’a fait que son devoir de courtoisie, et replongez-vous dans vos journaux.

Là, tout en lisant, cherchez un autre motif pour reprendre la conversation ; mouchoir qui tombe, soleil qui tourne et vient sur le visage de la voyageuse, grain de poussière qui entre dans l’œil, etc., etc. Si, par malechance, timidité ou manque d’imagination, vous n’avez absolument rien trouvé, attendez la première station, et là, comme sortant d’un rêve, dites tout à coup :

Melun,

Meaux,

Pardon, madame, c’est bien :

Mantes,

Creil,

Étampes,etc.

On sera bien obligé de vous répondre, et vous vous écrierez :

— Déjà !

Et alors vous continuerez, coûte que coûte, la conversation. Il est bien probable que, cette fois, encouragée par vos bonnes manières et votre bonne conduite depuis le départ, on consentira à entrer en conversation.

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RECONNAISSANCE DU TERRAIN
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La conversation engagée, sachez d’abord ou descend la voyageuse – point très important ; ceci vous indiquera combien vous avez de temps devant vous. Sous prétexte de la renseigner, sautez sur votre indicateur et cherchez immédiatement l’heure a laquelle elle arrivera. Cela aura l’air d’une attention.

Alors, habilement, graduellement, avec toutes sortes d’insinuations délicates, des questions : mariée ? veuve ? libre ?… Parisienne ? Croyez-la toujours Parisienne, ça la flattera.

Ici, le petit cliché traditionnel : « Il n’y a que les Parisiennes pour savoir trouver une toilette aussi simple, aussi correcte, aussi élégante, etc., etc. »

Si, au contraire, elle vous dit qu’elle est d’une ville de province, vous ajoutez que les Parisiennes ne sont nullement les femmes nées à Paris ; on appelle Parisiennes ces natures d’élite, ces femmes exquises qui ont instinctivement le sentiment de ce qui est gracieux, de ce qui est élégant, qui savent marcher, se tenir, causer avec un esprit spécial, donner du cachet au petit costume anglais le plus simple… Vous ajoutez ; « Et c’est pour cela, madame, que je vous ai tout de suite reconnue pour une Parisienne. »

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REPRISE DES HOSTILITÉS
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Là, devenez ferme. Défendez votre tête-à-tête avec l’énergie du désespoir. Vous avez, bien entendu, la complicité du conducteur ; mais, pour plus de sûreté, tant que le train est arrêté, tenez-vous dans l’embrasure, de manière à boucher hermétiquement l’ouverture de la glace, et, à chaque personne qui se présente pour monter, répondez :

— C’est complet !

Si l’on insiste, continuez à barrer le passage, et dites avec une voix terrible :

— Mais, puisque je vous dis que c’est complet. Demandez au conducteur !

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AVANT LE DÉJEUNER
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Vous devez déjà savoir à quel monde appartient votre compagne de voyage, si elle est gaie, sérieuse ou romanesque.

Sur ces données, vous organisez votre plan d’attaque.

Elle vous a dit qu’elle était mariée, veuve ou libre.

Si elle est mariée : Ah ! le mariage, ce serait l’idéal, si l’on savait comprendre la femme avec son caractère, son impressionnabilité, ses faiblesses ; mais combien y a-t-il d’hommes égoïstes, de maris qui…, etc.

Encouragez-la à s’épancher, en vous épanchant vous-même : « Moi, voilà ce que j’aurais voulu, voilà comment je comprendrais le mariage… etc. » Ici, vous insinuez que vous êtes garçon, précisément parce que vous n’avez jamais trouvé la perle rêvée.

Si elle est veuve : un éloge passionné du veuvage, tous les avantages du mariage sans les inconvénients, position sociale assurée, le respect du monde et la liberté.

Cependant (ici un soupir) il y a des moments où l’on a horreur de la solitude. Ni l’homme ni la femme ne sont faits pour vivre seuls. Vous l’éprouvez bien par vous-même… Seulement ce que vous désirez est difficile à trouver. Vous n’êtes pas l’homme d’un caprice, etc., etc. Ici, un magnifique portrait de votre belle âme.

Si elle est libre : ah ! ma foi, c’est plus facile. Beaucoup d’entrain, de gaieté ; tirez tous vos feux d’artifice, risquez le sous-entendu gazé, ne soyez pas romanesque, mais tâchez de l’amuser par vos saillies et vos paradoxes. On a toujours un vieux fonds ; épuisez-le.

Dans les trois cas, tout à fait inutile de devenir trop tendre avant le déjeuner.

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LE DÉJEUNER
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Bondissez hors du wagon, et laissez une chaise à côté de la place que vous avez choisie. Faites Immédiatement changer l’ordinaire de la table par une bouteille d’excellent vin un peu capiteux. Lisez en hâte le menu du déjeuner et rectifiez ce qu’il pourrait avoir de défectueux. Tout cela peut se faire en deux minutes.

Puis, dès qu’elle arrivera, à son tour, levez-vous et installez-la. Sacrifiez votre déjeuner pour ne vous occuper que d’elle. Comme il y a peu de temps, faites qu’elle ait tout sous la main. Appelez les garçons ; gourmandez le maître du buffet, mais surtout tâchez de lui verser fréquemment le vieux vin que vous avez choisi et qu’elle boira comme de l’ordinaire.

Veillez à ce que le café soit versé vers le deuxième tiers du déjeuner, de manière à ne pas la brûler, et faites placer devant elle le flacon de liqueur préférée.

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COMMENCEMENT DES HOSTILITÉS

Elle est remontée souriante et toute gaie dans son wagon. Une douce intimité commence à régner entre vous.

Au lieu de vous asseoir en face d’elle, venez cette fois vous asseoir à côté. D’abord, c’est moins fatiguant pour causer, et puis, involontairement votre conversation devient une conversation de canapé.

Soulevez la question du cigare. Arrangez-vous pour qu’on apprécie votre dévouement si l’on vous prie de vous en priver ; mais, si on vous le permet, essayez de faire partager ce plaisir. Parlez des Espagnoles, des plus grandes dames russes. Rien de gracieux comme une jolie femme tenant dans ses doigts effilés une petite cigarette rose… et puis, en voyage…

Si elle cède, c’est une excellente note, et pourra considérablement avancer vos affaires.

Si elle refuse, soyez héroïque et, d’un beau geste noble, jetez votre cigare par la fenêtre à la dixième bouffée.

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STATIONS
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Avoir l’air, tout à coup, de céder à un mouvement irréfléchi, lui prendre les deux mains, et lui dire, les yeux dans les yeux :

— Savez-vous que vous êtes charmante, vous !

Puis la tirade de la sympathie et du coup de foudre : « Quelle drôle de chose que le hasard ; on ne se connaissait pas la veille, et tout à coup, on se trouve en présence d’une femme inconnue…»

D’ailleurs, on ne croit pas au hasard. Cela devait arriver.

Se rapprocher insensiblement, mais avec prudence ; ne rien brusquer sur l’effet produit par la première déclaration ; se pencher tout près de son oreille et lui débiter les choses les plus tendres du monde. Lui faire ôter ses gants, sous prétexte de lire dans sa main, lui raconter des choses absurdes sur sa « ligne de vie », sa « ligne de cœur », sa « ligne de tête » et sa « ligne de chance ». « Splendide, la ligne de chance ! Les doigts artistes. Et le mont de Vénus… hé ! hé ! » En tirer des déductions fatales.

Puis, embrasser brusquement le fond de la main.

On se fâchera… et on tressaillira.

Et vous vous jetterez à ses genoux pour vous faire pardonner.

Le reste vous regarde…

UNE TOQUADE
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I

Il y avait ce soir-là un monde fou dans le petit salon du café de la Guerre. À chaque instant le chasseur ouvrait la double porte vitrée pour laisser entrer quelque couple cherchant des yeux une place vide où l’on pût souper. Les petites tables sur lesquelles se dressaient de beaux pieds de céleri baignant dans des verres de cristal, étaient encombrées de soupeurs faisant vis-à-vis à de jeunes femmes en toilette de théâtre. En chapeau, mais débarrassées de leur manteau étalé sur la banquette, elles grignotaient des fruits, ou épluchaient des écrevisses avec de jolis mouvements de doigts chargés de bagnes.

De temps en temps apparaissaient quelques noctambules, le collet de la pelisse relevé, les deux mains dans les poches, peu décidés à souper, mais entrés cependant pour passer leur inspection. Sans se soucier du désespoir des garçons, ils se promenaient de table en table, frappant familièrement de la main sur le dos rebondi de quelque joyeux soupeur, ou s’asseyent en deuxième rang, lorsque la composition des convives paraissait amusante.

C’était un brouhaha d’éclats de rires, des bruits d’assiettes, des bouchons de vin de Champagne sautant en l’air, d’interpellations à Pierre, le maître d’hôtel affairé. Il y avait dans l’air des senteurs de gibier et de truffes. Un immense lustre éclairait ce joyeux spectacle répercuté à l’infini dans les glaces, tandis qu’au milieu des groupes, le claque en arrière et la cigarette aux lèvres, circulait Parabère, arrivant d’une première des Bouffes, et ne se fixant nulle part.

À la fin, il alla s’installer à la table du fond, où une demi-douzaine de jeunes gens faisaient une cour aussi quotidienne que peu respectueuse à mesdemoiselles Lucie Fabert et Jeanne Fêtard.

— Eh bien, Parabère, ça ne va donc pas ce soir ? cria Jeanne.

— Si, ma chère amie, ça va, ça va même trop bien, car je me sens au cœur des aspirations vagues, et j’ai beau chercher autour de moi, je ne découvre pas d’objectif intéressant.

— Malhonnête ! tu trouves que ça manque de jolies femmes, ce soir ?

— Non, mais ça manque de femmes inconnues. Toujours les mêmes ! toujours les noms cotés sur la place. Qu’on me les change, pour Dieu ! qu’on me les change !

Et Parabère se plongea désespérément le nez dans son soyer, regrettant de ne pouvoir, comme lord Clarence, y disparaître tout entier. À ce moment, un mouvement de curiosité se fit dans la salle : une grande femme pâle, brune, serpentine, drapée dans une splendide sortie de bal en satin soutaché d’or et coiffée d’une capote de velours à plume lilas, venait de faire son entrée suivie d’un petit monsieur enveloppé dans une pelisse cossue et portant l’éventail et la lorgnette.

Arrivée à la table désignée par le maître d’hôtel, la femme, d’un mouvement gracieux, enleva son manteau, et s’installa confortablement, tandis que le petit monsieur – à son tour chrysalide devenu papillon – apparaissait en frac irréprochable avec deux grosses perles noires au plastron.

— Eh bien, voilà ton affaire, dit tout bas Lucy.

— Le fait est que c’est une fille superbe.

— Oui, mais le petit monsieur a l’air des plus sérieux.

Celui-ci, après avoir fait un effet de manchettes, appela le mettre d’hôtel d’une voix sonore et lui demanda du chocolat et des rôties.

— Les rôties brûlantes, ajouta-t-il. Si elles sont tièdes, je les renvoie.

Cette phrase était un rien, mais à la manière dont elle était lancée, on sentait tout de suite le client riche habitué à être bien servi.

Pendant ce temps, sa compagne avait passé rapidement l’inspection de la salle, puis ses yeux s’étaient reposés, avec une satisfaction évidente, sur Parabère.

On a beau ne pas être fat, ces petits succès-là font toujours plaisir.

— Tiens ! tiens ! dit Précy-Bussac, je t’assure, mon cher, qu’on te fait un œil en velours.

— Tu crois ? dit Parabère, qui s’en apercevait parfaitement.

— J’en suis absolument sûr, et ce qu’il y a d’amusant, c’est que le petit monsieur, tout occupé de beurrer ses rôties, n’y voit que du feu. C’est toujours la même chose.

Et, de fait, l’œil continuait avec tous les raffinements et tous les stratagèmes féminins employés en pareil cas. Les regards longs, longs, avaient pris une expression de plus en plus caressante et étaient maintenant soulignés par d’imperceptibles sourires. Et le monsieur beurrait toujours !

La petite table des camarades s’amusait beaucoup.

— Ça marche, ça galope, Parabère, voilà un succès foudroyant.

— Tout ça, c’est charmant, mais c’est le satané monsieur qui est gênant.

— Ingrat ! Tu est sûr d’être aimé pour toi-même, Voilà une femme, qui, évidemment, doit être dans une belle position, grâce au monsieur orné de perles noires. Elle n’a donc besoin de rien, et ta conquête est d’autant plus flatteuse. À ta place je m’arrangerais pour lui faire parvenir un petit billet par Pierre.

Mais au moment où Parabère demandait un buvard pour mettre cet agréable projet à exécution, il ne put s’empêcher de pousser une exclamation de dépit.

— Patatras ! s’écriait Jeanne, voici ta conquête qui s’en va.

Le petit monsieur, en effet, après avoir demandé l’addition, avait, d’un geste noble, laissé sur l’assiette un généreux pourboire. Puis, se tournant vers Pierre, il avait dit : « Voyez si le coupé est avancé ? »

— Voyez si le coupé est avancé ! avait répété Pierre au chasseur.

Puis on avait entendu un bruit de roues, un piaffement devant la porte, et te chasseur tout essoufflé avait, à son tour, crié dans le salon :

— Le coupé est avancé !

Tous les soupeurs et soupeuses surent ainsi que le coupé était bien et dûment avancé.

Et tandis que le monsieur rendossait sa belle pelisse, la femme avait fait un signe énigmatique à Parabère ; puis le couple se leva et disparut d’un pas digne et majestueux.

— Mon pauvre Parabère, dit Précy-Bussac avec compassion, tu manques là une occasion superbe.

— Ça t’apprendra à être aussi lanterneur, appuya Lucy, et dire que tu n’as même pas son adresse.

— Bast ! répondit Parabère pour masquer son dépit, il n’y avait rien à faire, c’est une coquette qui voulait s’amuser, voilà tout. Et puis, qui sait, je la retrouverai peut-être.

Mais tout à coup Pierre apporta avec un sourire narquois, une carte sur une assiette.

— Monsieur le vicomte, voilà ce que la dame de tout à l’heure m’a dit de vous remettre.

Elle attend la réponse.

Parabère sauta sur la carte et lut : « Je suis parvenue, non sans peine, à persuader à mon amant de retourner au cercle. Venez, je vous attends en voiture devant la marquise. »

— Enfoncé le petit monsieur ! cria Parabère en se précipitant avec joie à la suite de Pierre. Et les camarades, non sans une certaine jalousie, le virent, par la porte entrouverte, s’engouffrer dans le petit coupé qui partit au grand trot.

II

— Où allons-nous ? avait demandé Parabère avant de monter.

— Oh, pas chez moi, j’aurais trop peur que le vicomte ne revienne.

— Parfaitement. Cocher, 20, rue du Cirque. Et tandis que la voiture roulait, la belle brune avait expliqué tout le mal qu’elle s’était donné pour se faire libre. Ça n’avait pas été tout seul. Elle avait été obligée de simuler une effroyable migraine, et de déclarer au vicomte qu’il lui était impossible de le recevoir, si bien que celui-ci, dépité, avait consenti à se laisser déposer au club. Le vicomte était jaloux, très jaloux ; de plus il l’adorait, et lui faisait la vie très agréable. Évidemment elle avait bien tort de le tromper, mais le moyen de résister à ses sentiments, n’est-ce pas ? Et aussitôt quelle avait aperçu Parabère dans son coin, elle avait reçu un choc, un vrai coup de foudre. Et comme elle était bonne fille, sans aucune coquetterie, elle était venue simplement trouver Parabère pour lui sauter au cou, et lui dire : « Je m’appelle Marcelle, tu me plais, je t’enlève ! »

Parabère écoutait avec ravissement. Il ressentait une satisfaction profonde de cette aventure imprévue. Ce succès n’était évidemment dicté ni par l’intérêt, ni par le calcul. Son amour-propre et sa vanité se trouvaient en même temps chatouillés, au bon endroit, et il songeait au petit vicomte, si chic, si élégant, qui était là-bas au cercle occupé à tailler des banques sans se douter de rien. Il devait évidemment gagner et avoir de beaux abattages !

Cette idée redoubla la gaieté de Parabère, et ce fut avec une tendresse très réelle qu’il serra la jolie brune dans ses bras en lui disant :

— Marcelle ! ma chère Marcelle ! je ne puis te dire assez comme je trouve gentil à toi d’être revenue pour me chercher.

— Que veux-tu ! j’en mourais d’envie ! j’aurais fait n’importe quoi pour te rejoindre.

On arriva rue du Cirque dans l’appartement de Parabère. Marcelle s’extasiait sur la chambre en vieille tapisserie, sur le cabinet de toilette en mosaïques, sur la salle de bain, puis elle ajoutait : « Il faudra que tu viennes un peu chez moi ; tu verras, ce n’est pas mal arrangé non plus. »

— Mais, où est-ce chez toi ?

— Chut ! je ne veux pas que tu le saches ; pour le moment ce serait trop dangereux.

Au diable ! Parabère n’avait pas besoin d’en savoir plus long. Marcelle était là avec ses grands yeux rieurs, sa taille souple, ses bras nus, ses épaules d’enfant émergeant d’une chemisette garnie d’un ruban vieil or… Elle était à lui, et pour lui consacrer cette heure adorable, elle avait tout risqué, sa tranquillité, sa position. C’était bien là une vraie toquade, une de ces passions foudroyantes comme on n’en inspire qu’une fois dans sa vie. Parabère se sentait tout remué. Toute la nuit, au milieu des caresses les plus folles, et des baisers les plus violents, il n’eut qu’à se laisser adorer par Marcelle qui, de temps en temps, le repoussait un peu à distance pour le mieux voir, en lui disant : « Regarde-moi avec tes grands yeux noirs !…»

… À six heures du matin, Marcelle repartait, défendant absolument à Parabère de la reconduire, et le laissant absolument pris.

— Ne crains tien, lui avait-elle dit en partant, tu entendras bientôt parler de moi.

Toute la journée, Parabère se sentit le cœur envahi par une joie indéfinissable. Il entrevoyait une liaison charmante avec cette belle fille si élégante, si lancée et si amoureuse !

Par moment, il cherchait quelle surprise splendide il pourrait trouver pour reconnaître le désintéressement de la bien-aimée qui s’était donnée si simplement à lui ! Mais il fallait attendre et ne pas paraître vouloir payer ce qu’on lui avait offert sur sa bonne mine et le plus gentiment du monde l’argent eût certainement tout gâté, il faudrait chercher, trouver quelque bibelot spécial, personnel, où l’on devinerait la part que le cœur avait prise à ce choix.

Trois jours se passèrent sans que Parabère entendît parler de Marcelle ; trois jours pendant lesquels il ne cessa de penser éperdument à elle. Évidemment elle n’avait pas pu se débarrasser du vicomte, mais comme elle devait également souffrir de la séparation ! Enfin, le quatrième jour, au moment où il s’habillait pour dîner à son cercle, son valet de chambre entra avec une lettre qui exhalait sur le plateau un parfum âcre.

— Enfin ! s’écria Parabère, c’est elle qui m’écrit : elle doit être libre ce soir !

Et joyeusement, il ouvrit l’enveloppe et lut :

« Cher ami, » Pardonnez-moi d’avoir recours à vous si vite. Une tuile imprévue ! Un billet oublié à payer demain ! Envoyez-moi immédiatement cinquante louis.

» À bientôt.

» Marcelle. »

Parabère resta abasourdi. Déjà la note ! La femme qu’il avait placée si haut dans son estime, celle dont la conquête lui avait paru si désintéressée, si flatteuse pour son amour-propre, lui demandait cinquante louis ! Et cela pressait ! L’éternelle rengaine ! Cependant, Parabère essayait encore de se persuader que la femme n’en était pas moins jolie, pas moins désirable, qu’elle ne l’en avait peut-être pas moins aimé, et qu’il cédait à un préjugé absurde… Et, de fait, un billet oublié, cela pouvait bien être… Ne lui disait-elle pas : À bientôt ?… Et, à moitié consolé, il mit un beau billet de mille sous enveloppe et l’envoya à son adresse.

Puis, achevant de s’habiller, il s’en fut à son cercle, où il n’avait pas reparu depuis ces trois jours.

Au moment où il arrivait dans le grand salon, Précy-Bussac l’accueillit d’un air goguenard.

— Eh bien, lui dit-il en souriant, et la conquête de l’autre jour ?

Et comme Parabère ne répondait pas :

— Nous avons eu des renseignements sur elle après ton départ, continua l’implacable ami. Pierre, le maître d’hôtel, la connaît très bien. C’est une nouvelle qui joue ce jeu-là depuis un mois. Elle loue une voiture, se donne des allures de grande demi-mondaine, ne sort qu’accompagnée, fait semblant d’avoir une toquade imprévue, et le lendemain, envoie sa note !

— Mais le monsieur si chic qui était avec elle ?

— Le micheton ! Il est loué aussi, ainsi que le frac, les perles noires et la pelisse fourrée ! Il est chargé d’allumer !…

Parabère, d’abord décontenancé, dut enfin en prendre son parti ;

— Bah ! s’écria-t-il, avec un rire un peu forcé, le tour a été si bien joué, qu’à lui seul, il vaut l’argent !…

AU COMITÉ DE LITTÉRATURE
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scène de la vie du cercle

Le salon du comité de littérature. Rangés autour d’une table recouverte de l’inévitable tapis vert, et fumant des gros cigares, MM. Précy-Bussac, Général Bourgachard, Chameroy, Boisonfort, Pouraille, Parabère et Pierre Max, membres de la Commission. Au centre M. Baudicourt, président. Atmosphère à couper au couteau. Feu d’enfer.

Baudicourt. – Messieurs la séance est ouverte ! Je vois avec plaisir qu’aucun membre de la commission ne manque aujourd’hui à l’appel. À la dernière réunion de lecture, un seul membre était venu, l’auteur de la pièce à lire.

Le général. – Ceux qui sont portés manquants devraient être flanqués à la porte de la Commission, à commencer par moi.

Baudicourt. – Je tiens à vous remercier de cette preuve d’intérêt donnée aux œuvres de vos collègues. (Chaque membre tire un manuscrit de sa poche.) Oh ! oh ! je m’explique votre empressement et nous aurons de la besogne aujourd’hui. Vous savez, messieurs, quel est le but du Cercle des Truffes en donnant trois fois par an des représentations théâtrales dans sa salle des fêtes. Il s’agit d’abord d’élever l’art (oh ! oh !), et de permettre aux amateurs du Cercle de mettre en lumière leur talent d’écrivain et d’auteur dramatique. La scène de notre petit théâtre a parfois été le tremplin…

Boisonfort. – Vous allez installer un tremplin ?

Chameroy. – Comme aux Folies-Bergère, alors ? Je fais très bien le bras de fer. Vous me verrez. J’ai un maillot bleu de ciel…

(Exclamations ! Tumulte.)

Baudicourt. – Mais écoutez-moi donc ! Je dis : a parfois été le tremplin qui a servi à nos auteurs pour bondir jusqu’à la Comédie-Française.

Pierre Max. – Moi, je me contenterais de l’Odéon.

Précy-Bussac. – Et moi du Palais-Royal.

Pouraille. – Et moi de Bobino.

Tous. – Il n’y a plus de Bobino !

Pouraille. – C’est pour ça.

Baudicourt. – Je vois que le premier inscrit est notre confrère et ami Chameroy. Messieurs, un peu de silence ! Nous vous écoutons.

Chameroy. – Messieurs, c’est un monologue, un simple monologue…

Boisonfort. – Pour Coquelin-Cadet ?

Chameroy, – Pour mademoiselle Truck, de la Comédie-Française.

Boisonfort. – Ah ! ah ! je l’aurais parié.

Baudicourt. – Pas du tout. Vous disiez pour Cadet. Allez, Chameroy.

Chameroy. – Titre : la Branche de lilas. Mademoiselle Jeanne Chimay revient de la vente d’une de ses camarades Fanny Fêtard, qui est morte pour avoir trop fait la fête…

Précy-Bussac. – En bien ! voilà un sujet gai !

Baudicourt. – On ne sait pas. Il faut voir.

Chameroy, – Elle entre en scène et dit :

Elle mourait : la chambre était presque déserte.
Près du lit, un vieux prêtre essayait de prier,
Et du salon voisin, par la porte entrouverte,
On entendait les voix vendre le mobilier…

(Exclamations.) Mais c’est la Dame aux Camélias ? Et en vers encore. Et quels vers !

— Assez ! assez ! moi je suis fixé.

Baudicourt. – Comment vous êtes fixé ! Au quatrième vers ?

Tous. – Oui ! oui ! notre opinion est faite.

Chameroy. – Permettez-moi de vous faire observer que mademoiselle Truck pleure très bien. Son genre, c’est le genre touchant. Je vous jure que si vous la voyiez dans la Branche de lilas, vous seriez remué autant que moi.

Le général Bourgachard. – Et ce n’est pas peu dire.

Baudicourt. – Êtes-vous d’avis, messieurs, de continuer la lecture de cette branche ?

Tous. – Non ! non ! pas de branche ! vieille branche, vous-même ! Il faudrait ce soir-là tendre le théâtre en velours noir. Avec des larmes d’argent, et un catafalque.

Baudicourt. – Devant l’unanimité de la Commission, je retire la parole à Chameroy, et je la donne à Boisonfort.

Boisonfort. – Mon sujet au moins est gai. Titre : la Leçon d’armes. Qu’est-ce que vous en dites ?

Baudicourt. – Ça dépend. Il faut voir.

Pierre Max. – Moi je trouve ce titre très ordinaire.

Boisonfort. – Vous savez que je suis d’une très jolie force à l’escrime.

Précy-Bussac. – Qu’est-ce que ça nous fait ? À la question.

Boisonfort, – J’ai dressé une élève, mademoiselle Sabine Écart, qui a des dispositions merveilleuses. Si vous la voyiez avec son plastron capitonné, son maillot bleu de ciel et ses bottines de pourpre !…

Tous ! – Des bottines de pourpre, pour tirer ! C’est peut-être très joli. Ce n’est pas de la littérature…

Boisonfort. – Au lever du rideau, je suis habillé en maître d’armes, et je fais le « mur » tout seul devant le trou du souffleur. On frappe à la porte, et c’est mademoiselle Sabine qui vient me demander un conseil. Sa vieille mère est malade, elle ne sait plus comment la nourrir. Et elle veut rester pure.

Pierre Max. – Qui, la vieille mère ?

Précy-Bussac. – Oui ; elle en est malade.

Boisonfort. – Mais non ! La jeune fille.

Pouraille. – C’est invraisemblable.

Boisonfort. – Alors, je la regarde avec émotion (Oh ! oh ! Comme il sera laid en la regardant comme ça !), et je lui dis : Je vais vous mettre dans les mains un moyen de gagner honnêtement votre vie, de nourrir honnêtement votre vieille mère. Et je lui donne une leçon d’armes…

Tous. – Assez ! assez !

Précy-Bussac. – Cette pièce-là regarde la commission d’escrime.

Tous. – Parfaitement. Assez ! nous sommes fixés.

Baudicourt. – Alors, à vous, capitaine Pouraille.

Pouraille. – Voilà. Ma petite machine s’appelle : La Culotte d’un zouave (Dieu que c’est commun !) Au lever du rideau nous sommes à Mostaganem, et les soldats chantent en astiquant leur fourbi :

Pas tout ça, faut que ça pète !
Car ça rime arec trompette.
En avant !

Le général Bourgachard, – Bravo !

Baudicourt. – Mais il y aura des femmes dans la salle !

Pouraille. – Il y en a aussi dans ma pièce. Figurez-vous que j’ai rencontré l’autre jour, au Dorsay, la grande Fatma. En voilà une qui aimait son Algérie ! Il n’y a pas un spahi qui ne la tutoie. Moi je ne l’avais pas vue depuis 1876. Elle me sauta au cou…

Baudicourt. – Passons ! passons ! Ces détails sont dénués d’intérêt.

Pouraille. – Elle voudrait entrer au théâtre. Elle a une figure cuivrée très caractéristique, et elle sait des airs arabes très drôles. Alors, je lui ai dit ; Je te ferai jouer aux Truffes, et j’ai bâclé : la Culotte d’un zouave. Je suis couché dans mon burnous, quand Fatma entre ; elle est la fille d’un marchand d’esclaves. Elle chante :

Te voilà, mon beau marchef !
Je t’aime bono bezef…

Baudicourt. – C’est vous le beau marchef ?

Pouraille. – Parbleu !

Le général Bourgachard. – Je l’ai connue à Constantine, votre Fatma. Elle est rudement finie.

Tous. – Alors, la pièce n’a plus raison d’être. Nous ne voyons pas la situation. Et puis Pouraille couché sur la scène serait énorme. En burnous blanc ! Ce serait épouvantable !

Baudicourt, – On ne veut pas de la culotte de Pouraille ?

Tous. – Non ! non ! Ce n’est pas une culotte, c’est une veste !

Baudicourt. – Diable, vous êtes féroces aujourd’hui. Il ne nous reste plus à entendre que messieurs Pierre Max et Parabère. Allez, Max.

Pierre Max. – Je crois le moment venu d’aborder des sujets un peu plus relevés que ceux qu’on nous a exposés jusqu’ici. Je vous propose mon drame en trois actes et en vers : la Belle Florentine.

Bourgachard. – J’ai eu une maîtresse qui s’appelait comme ça.

Pierre Max, – Mon héroïne, elle, s’appelle Olympia.

Pierre Max, – Vous disiez Florentine.

Pierre Max, – Mais elle est de Florence. Ah ! vous ne précisez pas ! À votre âge !

» L’action se passe au XIIe siècle. (Pourquoi ?) Il va nous servir Severo Torelli.).

» Vous savez que j’ai de jolies jambes. (Dénégations nombreuses. Personne ne sait ça).

» Or, j’arriverai en maillot mi-partie jaune et rouge.

Parabère. – Vous ressemblerez à Scipion.

Pierre Max. – L’Africain ?

Parabère. – Non… celui des Nouveautés.

— Silence ! à l’ordre !

Pierre Max, – Tout cela, c’est de la basse jalousie. J’entre donc, rêveur, et je dis :

C’était, il m’en souvient, une belle soirée ;
Il faisait jour encor, lorsque tout près de moi
Une femme passa, souriante, éthérée,
Et, fou, je la suivis sans trop savoir pourquoi.

Baudicourt. – Vous ne saviez pas pourquoi ?

Bourgachard. – Sacrebleu ! quand on suit une femme on doit savoir pourquoi. Moi je sais toujours pourquoi. (Marques d’incrédulité respectueuse).

Pierre Max. – Bref, cette femme c’est Olympia, la fille du doge. J’ai eu la chance de trouver pour interpréter le rôle mademoiselle Grandeau du Gymnase. (Pur hasard ! elle est forte ! elle vous a promis une récompense honnête. Continuez, Scipion, Rires). Elle arrive étendue dans une gondole.

Tous. – Oh ! oh ! une gondole ! À bas la gondole ! Gondolier vous-même !

Tumulte.

Baudicourt, – Je crois qu’il serait bien difficile de faire entrer une gondole sur la scène du Cercle des Truffes.

Pierre Max. – Vous y faites bien entrer le gros Chameroy.

Chameroy. – Ce n’est pas la même forme.

Baudicourt. – Devant cette gondole intempestive, je crois le moment venu de retirer la parole à Pierre Max. (Oui ! Oui ! Bravo !) et de la donner à Parabère.

Ah ! ah ! marques nombreuses d’attention.

Parabère. – Mon Dieu, messieurs, moi aussi j’avais commis ma petite machine égoïste, un joli petit acte où je pourrais faire des effets de torse à côté d’une célèbre artiste bien-aimée (À la bonne heure ! voilà de la franchise !), mais devant l’accueil chaleureux que vous avez déjà fait aux propositions du même genre, je préfère ne rien vous lire du tout (Marques rares de regret), et je vais vous proposer une combinette qui ralliera, j’espère, tous les membres dans une pensée commune.

Précy-Bussac. – Excessivement commune.

Baudicourt. – Laissez donc parler. C’est palpitant.

Parabère. – Au fond, que désirez-vous avec vos Branches de lilas, vos Leçons d’armes, vos Culotte de zouave, et vos Belle Florentine ? élever le niveau de l’art ?

Tous. – Allons donc ! l’abaisser le plus possible !

Baudicourt, très digne. – Je ne saurais accepter cette théorie.

Parabère. – Est-ce que vous songez au tremplin qui vous fait bondir vers la maison de Molière ?

Baudicourt. – Moi, j’y songe, tous les matins, quand je vais au Conseil d’État. Ça m’économiserait une voiture.

Parabère. – Soyez francs, et avouez que vous ne pensez qu’à faire plaisir à mesdemoiselles Truck, Chimay, Grandeau, Sabine, sans oublier la grande Fatma. Eh bien, je vous propose une revue collective dans laquelle nous pourrons tous jouer et faire jouer nos petites amies, De cette manière, chacune aura un rôle approprié à son genre de beauté. Truck pleurera, Sabine fera le mur, Fatma chantera ses airs arabes, etc. Ça vous va-t-il ?

Tous. – Oui ! oui !

Tonnerre d’applaudissements.

Parabère. – La seule faveur que je vous demande, c’est que la commère de la revue soit Marie Régnier, des Nouveautés.

Tous, – Ah ! ah ! Tu quoque ?

Parabère. – Parbleu !

Baudicourt, – Et quel sera le titre de la revue ? C’est très important. Il faudrait de l’actualité.

Parabère. – Précisément. J’ai un titre superbe, qui permet de tout dire, de tout mettre et de faire jouer tout le monde.

Baudicourt. – Lequel ?

Parabère. – La Boîte à ordures.

Applaudissements nombreux. Cris de coq Ovation prolongée. Parabère envoie des baisers.

Baudicourt. – Messieurs, cette unanimité m’attendrit, st cette séance sera l’honneur de ma vie.

(Une vie de fumiste !) Laissez-moi ajouter un mot…

Tous. – Non ! non ! il est temps d’aller dîner.

Baudicourt. – Alors, la séance est levée.

Exeunt.

L’OCCASION
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« En Jouant du mir…
Du li…
Du ton…
Du mirliton ! »

À une exposition de peinture du Cercle de la place Vendôme ; foule énorme circulant, ou plutôt ne circulant pas devant les quatre murs de la salle des fêtes qui disparaissent sous les tableaux. Émergeant du milieu de la foule dans leur blancheur marmoréenne, quatre bustes de femmes ayant l’air de danser un quadrille : madame Gaston J., faisant vis-à-vis à mademoiselle Reichemberg, et mesdemoiselles Élisabeth C. par Lanson saluant Ma Voisine, par le comte d’Astanières, Devant la statue en argent ciselé représentant Jean le terrible, une dizaine de membres du Cercle passant leur petite revue quotidienne.

Lui, redingote boutonnée avec bouquet rose- thé et lilas blanc à la boutonnière ; plastron blanc, gants gris-perle.

— Elle m’a bien promis qu’elle viendrait à trois heures. Il est trois heures cinq. Oserai-je aujourd’hui lui faire ma déclaration ? Elle a une diable de manière de vous arrêter net et de changer la conversation qui rend l’épanchement très difficile. Cependant avec un peu d’aplomb et en profitant des moindres circonstances… Ah ! la voilà.

Il se précipite chapeau bas au-devant d’elle.

Elle, corsage en vigogne grenat avec col et parement en velours bleu, capote en gaze rouge pailletée d’or.

— Je ne suis pas en retard ? Mettez donc votre chapeau.

Lui. – C’est tout à fait gentil d’être exacte, l’avais peur que vous eussiez oublié la promesse faite.

Elle. – Moi, je promets rarement, mais je tiens toujours ce que j’ai promis ; et à ce propos laissez-moi vous rappeler que je vous ai accepté comme cicérone, mais à une condition.

Lui. – Oui, oui, c’est convenu. Pas de déclaration !

Elle. – Je viens ici pour voir sérieusement et consciencieusement les tableaux avec un ami qui me dirige vers les bonnes toiles… et c’est tout… À propos, vous n’avez pas de catalogue ?

Lui. – Oh ! c’est inutile, je connais les sujets et les signatures de tous les tableaux.

Elle. – Eh bien, voyons, commençons par la droite. C’est gentil, ce petit coin de mer.

Lui. – C’est de Bogoluboff ; cela représente le Tréport. Vous ne trouvez pas que la plage ressemble un peu à celle de Fécamp ? C’est là que je vous ai été présenté l’année dernière. Vous rappelez-vous ? vous montiez l’escalier qui mène au Casino, la main appuyée sur la rampe, le corps cambré en arrière dans une adorable attitude…

Elle, l’interrompant. – Ah ! voilà un joli portrait d’Édouard Sain.

Lui. – C’est la vicomtesse de Fayet.

Elle. – Comment la trouvez-vous ?

Lui. – Je vous trouve mieux.

Elle, – Il ne s’agit pas de moi. Comment trouvez-vous ses bras ?

Lui. – Évidemment ce sont de beaux bras, bien potelés et d’un joli ton de chair nacrée, mais ils n’ont pas la ligne, tandis que vous, vous avez la ligne. Tenez, à la dernière soirée chez les Précy-Bussac, vous aviez une robe décolletée en velours frappé vieil or…

Elle. – Mon cher, vous êtes insupportable, vous allez m’obliger à ne plus m’arrêter devant un portrait. Regardez-donc cette terre cuite de Saint-Marceaux.

Lui. – C’est le Premier Baiser. Je reprocherai au jeune homme de ne pas embrasser assez carrément. Il embrasse en amoureux timide et transi. Pas de conviction. Vous me direz peut-être que c’est le premier baiser, mais moi je vous dirai que tout peut dépendre de ce premier baiser. Par conséquent, il demande à être donné…

Elle. – Faites-moi grâce de vos théories, et dites-moi ce que vous pensez de cette femme qui brode.

Lui. – C’est de Stewart. Très gracieux comme pose, et l’on voit que, pendant qu’elle brode, son imagination est ailleurs… la folle du logis. Tenez, vous, je vous ai regardée bien souvent lorsque vous faisiez de la tapisserie au coin du feu. Vos doigts fins manient l’aiguille avec une dextérité merveilleuse, on vous dirait absorbée par le travail, eh bien, pas du tout ; sur votre physionomie mobile et impressionnable, on voit…

Elle, l’arrêtant. – Qui donc est cette actrice qui vient de passer ?

Lui. – C’est mademoiselle Tholer, de la Comédie-Française.

Elle. – Elle est bien jolie !

Lui. – Oui, elle a la beauté bonne et ce charme indéfinissable qui caractérise les vraies femmes. Vous avez beau froncer le sourcil ; moi, le premier jour où j’ai vu vos grands yeux bleus frangés de cils noirs, avec ce regard si loyal, si droit, si…

Elle. – Et nos conventions ! Vous savez que je vais m’en aller.

Lui. – Non, non ! C’est malgré moi, mais je vous promets d’être sage. Piochons notre exposition.

Elle. – Ah ! voilà un tableau militaire de Detaille.

Lui. – Oui, il a appelé cela : À 400 mètres, à mitraille. C’est bien là le désarroi, la débâcle, le coup de chien final, où tout le monde perd un peu la tête. Dans ces moments-là, on doit avoir, dans une seconde d’intuition subite, comme la vision de la femme qu’on aime. Ainsi, moi, je partirais demain pour le Tonkin, savez-vous à qui je penserais pendant tout le temps de la traversée ?

Elle. – Je n’en sais rien du tout, et ne tiens pas à le savoir ; de plus, je constate qu’avec vous, même les tableaux militaires sont dangereux. C’est décourageant. Vous ne m’avez pas montré le Machard dont on parle tant.

Lui. – Ah ! le portrait de madame Thirion Montauban. Tenez, dans le coin à gauche, tout en rose.

Elle. – Aimez-vous cette aigrette en plumes ?

Lui. – Cela ne vous irait pas à vous. C’est bon pour une figure ronde afin de donner de la hauteur ; vous, avec votre profil si régulier les fleurs piquées de côté vous iraient cent fois mieux ; mais ce que vous supporteriez parfaitement c’est ce rose, ce rose éclatant qui tuerait l’éclat de toute autre carnation, mais qui au contraire soulignerait ce teint d’Anglaise…

Elle. – Tiens ! pourquoi ce mouvement vers la porte ?

Lui. – Ce sont les membres du cercle qui se précipitent au-devant de Reichemberg venant voir son buste. Elle est très populaire aux Mirlitons.

Elle. – C’est là son buste ? Cela me plaît comme exécution, mais je ne trouve pas la ressemblance.

Lui. – Ah, c’est que c’est si difficile de garder son sang-froid devant un joli modèle ! Tenez, me voyez-vous l’ébauchoir à la main, placé en face de vous, et cherchant à rendre de mon mieux les rondeurs éblouissantes de vos épaules, que vous seriez bien obligée de me montrer, – essayant de retracer ce collier de Vénus que vous possédez – ne le niez pas ; or on sait qu’il n’y a que les cous absolument ronds qui aient le collier de Vénus.

Elle, sévèrement. – Vous savez que je vais m’en aller. Ah ! j’aime beaucoup ce paysage.

Lui. – C’est de Japy, et c’est intitulé : Le vieux chemin. Pour moi, ce tableau évoque le souvenir d’un chemin normand disparaissant sous la verdure, bordé de chaque côté de clôtures d’arbres, laissant à peine passer le soleil, qui découpait sur la poussière du chemin de grands losanges mi-partie ombre et lumière. Je marchais côte à côte, lentement, avec une femme en toilette Oxford qui portait sur l’épaule une ombrelle rouge sur laquelle se profilait sa tête adorable…

Elle. – Vous voyez tout cela dans ce tableau ?

Lui. – Je parlais peu, me laissant tout entier aller au bonheur d’être avec elle, l’aimant éperdument et n’osant lui dire, lorsque tout à coup, nous arrivâmes à la grille du château… d’Ingouville…

Elle. – Mon château ! Ah ! pour le coup, mon cher, ça c’est une déclaration. Je vous laissais aller, ne croyant pas que vous vouliez me parler de cette matinée dont je me souviens maintenant, et qui date bientôt d’un an.

Lui. – Cela fait, alors, bientôt une année que je suis amoureux de vous ?

Elle. – C’est complet ! Depuis que je suis arrivée, sous prétexte de tableaux vous m’avez parlé de mon attitude au Tréport, de la ligne de mes bras, de mes doigts fins, de ma physionomie noble, de mes yeux frangés de cils noirs, de mon regard loyal et droit, de mon teint d’anglaise, de la rondeur de mes épaules, du collier de Vénus. Vous m’avez fait des théories sur le premier baiser. Vous m’avez rappelé une vieille promenade faite ensemble à Ingouville, et entre temps vous m’avez insinué que si vous partiez au Tonkin, vous penseriez à moi tout le long de la traversée. Et vous n’appelez pas cela une déclaration en règle ?

Lui, souriant. – Mais si.

Elle. – Ah ! vous avouez !

Lui. – Eh bien, péché avoué est à moitié pardonné. Je cherchais une occasion de vous dire combien mon cœur était à vous. C’est fait.

MON CONCOURS HIPPIQUE
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Cette année, mon parti est pris. J’ai à terminer mon grand travail sur « l’Équitation militaire en France », et j’entends prendre consciencieusement les notes nécessaires au Concours hippique. Tout aux chevaux, rien aux femmes ! j’y suis bien résolu.

Mardi, donc, très sérieux, muni d’un carnet, d’un bon crayon et du programme, je me dirige, par un beau soleil, vers le palais de l’Industrie. Suspendue à ma boutonnière, je porte une carte qui cette année est gigantesque. On dirait une plaque de grand officier ; de plus, elle est entourée de petit numéros variées dont j’ai bien vite l’explication. Un contrôleur m’empoigne au passage, et fait avec un poinçon un joli trou rond dans un des numéros de ma carte, ce qui lui donne un faux air de carton malmené par l’ami Cartier chez Gastinne-Renette.

Pourquoi cette nouvelle manie ? J’ai vu au tourniquet une grosse maman qui tendait sa plantureuse poitrine au contrôleur pour être poinçonnée, et c’était grotesque.

Voyons, orientons-nous bien. En face, la tribune du Comité, plus vaste que jamais et les banquettes presque vides. Bravo ! À droite et à gauche les tribunes des cartes. À droite les « dames de la noblesse », la bourgeoisie et les demoiselles à marier de la main droite ; à gauche les demoiselles à marier de la main gauche. Un monde fou dans cette tribune-là, un grouillement de toilettes claires et de jaquettes noires sur lesquelles tranchent les uniformes des officiers.

Mais je me suis promis d’être sérieux. Allons du côté où les tentations seront, je ne dirai pas moins fortes, mais moins faciles, et dirigeons-nous sur la tribune de la noblesse. Voyons : Courses au galop pour les chevaux de l’armée, montés par les sous-officiers de la grosse cavalerie. Très intéressante, la grosse cavalerie. C’est elle qui sera destinée à être le bouquet du feu d’artifice dans nos guerres futures. Sapristi ! mais aucun des sous-officiers ne connaît le parcours. Pourquoi ne l’a-t-on pas indiqué avant ? et quelle rivière ridicule et à peine indiquée ! Ah ! ah ! bravo, M, de Béru, sous-officier au 10e cuirassiers. Bonne tenue, bonne position, de l’entrain, de l’audace. Notons bien sur notre carnet…

Tiens, la vicomtesse de B…ont avec la jolie mademoiselle de Lis…oa, qu’elle chaperonne. Comme yeux deux myosotis bleus bordés de velours.

— Ah ! mon cher, me dit la vicomtesse, si vous saviez comme c’est ennuyeux de conduire avec soi une jolie personne ; on ne s’occupe que d’elle. – Je suis bien sûr qu’on s’occupe de vous deux. – Nous sommes très mal sur cette banquette. – Voulez-vous entrer dans la tribune du Comité ? – Jamais de la vie ! Menez-nous plutôt luncher dans les écuries.

Et nous voilà partis, Cristi ! les jolis yeux ! J’aurais pourtant bien voulu m’occuper de l’équitation militaire. Et mes notes sur la grosse cavalerie !… Allons, ce sera pour demain.

— Garçon ! du vin de Frontignan et des sandwiches.

Mercredi. – La première séance des habits rouges, et sur le programme des noms de sportsmen bien connus : MM. de Gontaut, Thorn, Dresded, Goujon, de Saint-Germain, etc., etc. La tribune de droite ne m’ayant pas réussi, je me dirige cette fois vers la tribune de gauche. D’ailleurs, je monte sur une banquette, et mon calepin à la main, je ne vais pas quitter des yeux la piste. Bravo, M. Dresded ! impossible d’aborder l’obstacle d’une manière plus correcte. Un peu d’hésitation pour la douve, mais aussi quelle drôle d’idée d’avoir mis cette rivière au centre des deux boucles du huit, ce qui oblige immédiatement après la haie à redresser vivement son cheval, et à le reprendre ensuite très vite pour arriver calme et froid sur le mur. Voici maintenant M. de Gontaut sur Good-Boy, une superbe bête…

— Qu’est-ce que tu fais là sur ton carnet ? des bonshommes ?

Allons, bon ! c’est ma Camarade du Palais-Royal, avec sa frimousse éveillée dans une petite capote loutre.

— Mais non, je ne dessine pas, je prends des notes sérieuses.

— Toi ! des notes sérieuses ? Ça te va comme des bretelles à une langouste. – Merci. – Tu sais pas ? Julia de chez nous avait envoyé un billet pour le bal des artistes à un monsieur. Ça coûte 20 francs. Le monsieur a envoyé son louis encarté, et il avait écrit sur sa carte : « Merci pour la nuit exquise que vous m’avez fait passer. Gardez 19 francs pour vous, et donnez vingt sous à la bonne » – Horrible !

Ah çà, pourquoi rit-on ? C’est M. Goujon qui est tombé dans la rivière. Sapristi ! et je n’ai pas vu comment !… Oh ! les femmes ! les femmes !

Jeudi. – Aujourd’hui, c’est le jour de la cavalerie légère. J’ai un peu de remords pour la grosse cavalerie, aussi je vais me rattraper sur les chasseurs et les hussards. En somme ce sont eux qui sont destinés à être les yeux de l’armée, il faut donc qu’ils puissent passer partout. Ce dolman bleu de ciel, quoique peu gracieux, est certainement plus seyant que la grande tunique dont les pans volent au vent.

Les deux alezan-brûlé attelés au phaéton du duc de Morny viennent de quitter la piste ; un coup de cloche et la course commence, M. de Neuflize, maréchal des logis de chasseurs, sur Castel. Enfin, on connaît donc le parcours. Ce n’est pas malheureux. Pas une faute de commise, mais cette diable de douve prise d’un peu court. À qui donc appartient ce chapeau Henri III en face de moi ? Une taille ravissante moulée dans un corsage en drap marron foncé avec parements de satin vieux cuivre. Tiens ! tiens ! je la reconnais, c’est la jolie brune dont j’ai cassé l’autre jour la lanterne à l’allée des Acacias.

— Madame, voulez-vous me permettre de venir m’excuser de ma maladresse ?

— Ah ! c’est vous monsieur ? pourquoi serriez-vous ma voiture d’aussi près ?

— Je voulais seulement accrocher le garde-crotte.

— Comment, vous avez accroché exprès !

— Oui, c’était pour vous obliger à arrêter, et puis c’était un moyen d’avoir votre adresse.

— Un moyen bien brutal, et l’on n’obtient rien de moi par la brutalité… Venez donc causer dans les écuries, nous aurons plus frais.

Et mes notes sur la cavalerie légère !…

Vendredi. – Deuxième séance des habits rouges. Allons, je regrette moins mon indifférence d’avant-hier. J’aperçois dans les tribunes la duchesse de Bis…ca, la comtesse de Mont…on, la vicomtesse de Brim…t, le marquise de Barb…ne, la vicomtesse de Vaul…gé. Brrr ! comme il y aurait à caqueter par-là. Et du côté des demi-mondaines : Alice B…y Valtesse tout en velours mauve. Une trouvaille, ce chapeau mauve sur les cheveux d’or. La blonde Mess…eix en gris perle avec Jac…on. La belle Claum…nil, Cora causant avec Delphine encore en grand deuil. Fanny Rob…t, retour de Marseille, avec son amie Rom…i, puis le petit clan du Palais-Royal avec Rej…ne, Jeanne Deb…y, Berth…u, puis la serpentine Judith W…er. Tout cela est bien dangereux. Aussi je me garderai bien d’entrer dans la fournaise. Je resterai à l’entrée de la tribune, d’autant plus que de là je vois admirablement la claie, la barre, la rivière, le mur et la haie.

Une fanfare de chasse. Étrange ! Il y a une musique militaire qu’on voit mais qui ne joue jamais, et des corps de chasse qu’on ne voit pas, mais qui jouent tout le temps.

Attention. M. Torrance sur Vivandière. C’est un peu lent, et j’entends quelques officiers d’infanterie trouver que le cheval est en bois, mais quelle science dans la manière de régler l’allure, quel calme, quel sang-froid, avec les petites claques d’encouragement sur l’encolure après chaque…

— Bonjour Dick. – Bonjour ma petite Fanny ! Comme tu as un joli chapeau bébé ! – Tu trouves que ça me va bien ? – Admirablement. – Figure-toi que je viens de rencontrer la vieille Adèle Langlois portant triomphalement à son corsage une carte sur laquelle il y avait écrit : « Dame ou… enfant !!! » Il n’y avait pas d’erreur. – Méchante ! – Tu sais que j’arrive de Nice ; à hauteur de Dijon, il m’a fallu lutter avec un monsieur qui avait des théories étonnantes sur le lapin. Il prétendait que P.L.M. écrit sur les casquettes des employés voulait dire : Posez-le-moi…

… Franchement, je vous demande un peu si je peux m’occuper d’équitation dans des conditions pareilles. Ce qu’elle est amusante, cette Fanny ! À dix heures du soir elle m’en racontait encore au café Anglais.

Samedi. – J’arrive un peu fatigué de la redoute d’Arsène Houssaye. Tant mieux ! je serai moins accessible aux séductions de l’entourage féminin. Il y avait pourtant cette nuit un petit polichinelle masqué, avec un corsage de velours décolleté en pointe, et des épaules ornées du collier de Vénus !… Tiens ! ça n’a pas encore commencé. Un petit coup d’œil sur la piste où caracolent madame Jortian, la grande Anglaise, le capitaine instructeur du 10e cuirassiers montant admirablement la jument du général. Ah ! s’il y avait une place, comme on trotterait ; c’est amusant de pouvoir faire un parallèle entre l’équitation civile et militaire s’exhibant côte à côte.

Ah ! là-bas !… cette petite femme avec une écharpe gorge-de-pigeon !… On jurerait que c’est mon polichinelle.

Elle rit en me regardant : si elle a un signe sous le menton, c’est elle. Mais ce n’est pas commode de l’approcher avec la foule.

Comment ? elle s’en va ! Ma foi ! au diable mes notes pour aujourd’hui ! je la suis…

— Madame ! madame ! êtes-vous mon polichinelle de cette nuit ?…

Dimanche. – Je l’ai cherchée aux courses de Longchamps, C’était bien elle !

Lundi. – Évidemment, jusqu’ici je n’ai pas été très consciencieux dans mon travail. Essayons de l’être un peu plus aujourd’hui. Prix de la Coupe, pour chevaux de tout âge montés par des gentlemen en habit rouge, avec des chapeaux de toutes formes. – Trop vite, monsieur Crémieux-Foa ; aussi, qu’arrive-t-il ? c’est que votre jument renverse successivement le mur puis les deux obstacles ; cependant, le cheval a du fond…

— Je cherche madame de Boisonfort, voulez-vous m’offrir votre bras ?

— Comment donc ? madame, trop heureux.

Nous voilà partis, moi donnant le bras à la petite marquise, qui a l’air de tout ce qu’on voudra excepté d’une femme du monde. Heureusement qu’elle est très connue. Elle bavarde, elle bavarde, riant aux éclats et ne cherchant pas du tout madame de Boisonfort.

— C’est très gênant ces petits trous qu’on fait aux cartes. Impossible de dire qu’on a été au concours si on n’y a pas été. On pourrait bien essayer soi-même de faire un trou avec des ciseaux à broder, mais ce ne serait pas aussi rond…

Nous montons, nous redescendons, nous passons à travers la tribune du Comité. Toujours pas de madame de Boisonfort… De temps à autre, j’entends des applaudissements et des fanfares, mais je ne vois rien du concours.

— Ah ! me dit tout à coup la marquise, je me souviens maintenant. C’est pour mercredi qu’elle m’a donné rendez-vous.

À la porte, je rencontre Edwidge Kisman :

— Mon cher, quand tu es avec une femme du monde, je comprends que tu fasses semblant de ne pas me voir, mais quand tu es avec une cocotte, franchement tu pourrais bien me saluer.

— Une cocotte ! Bing ! attrapez, marquise…

Et mes notes sur l’équitation militaire en France ?... Si j’y renonçais ?…

AU CONCOURS HIPPIQUE
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Foule considérable chaque jour, au concours hippique. Dès quatre heures la circulation devient impossible, surtout dans la tribune de gauche, adoptée, je ne sais trop pourquoi, par les élégants et les belles petites. Les familles s’établissent volontiers dans le bas des gradins, mais ceux qui tiennent moins à voir qu’à être vus s’installent au dernier rang, de façon à pouvoir happer au passage les audacieux pionniers qui essayent de traverser cet étroit corridor de plus en plus obstrué.

Il y a de belles dames qui s’assoient, même carrément, le dos tourné à la piste. Les femmes du monde sont en majorité dans la partie rapprochée de l’horloge. Les autres arrivent plus tard et se trouvent plus près de l’escalier. Une mention toute spéciale à trois tailles adorables qu’on tiendrait dans les dix doigts et qui apparaissent chaque jour alignées ensembles sur la dernière banquette : Reine Rom…, Jane Deb… et Thérèse Bar…

Grand succès également pour madame Malm… dont le chapeau tourterelle, les costumes clairs, et les grands yeux bleus causent chaque jour une petite émeute autour d’elle. Inutile d’essayer de circuler dans ce coin-là.

Beaucoup d’uniformes, bien entendu, parmi les promeneurs. On a beaucoup soigné la tenue, car ces réunions hippiques sont le triomphe de l’officier. Les fantassins ont inauguré leur nouvel uniforme à brandebourgs, avec trèfles d’or et bande au pantalon.

— Habillez-les comme vous voudrez, s’est écrié le terrible colonel A…, je les reconnaîtrai toujours à la… tête.

Parmi les promeneurs, il y a les fanatiques qui suivent sur le programme et notent les fautes ; les « flirteurs » qui, au contraire, ne s’occupent que des femmes ; les malins qui, à la question : « Avez-vous vu madame une telle ? » répondent : « Parfaitement. Je vais vous conduire a elle. »

Ils offrent leur bras et emmènent « luncher. »

Car on « lunche a beaucoup, bien que la bière soit médiocre, et les sandwichs secs comme de l’amadou ; mais c’est le plaisir de s’attabler et de faire dînette, tandis qu’au-dessus de vous éclatent les « oh, oh ! » et les applaudissements à chaque obstacle franchi.

Parmi les luncheuses les plus fidèles, Blanche d’A… et son amie Gabrielle.

En dehors de ladite tribune élégante, public panaché, bons bourgeois venus avec leur épouse et leur fils, munis d’une entrée de cinq francs qui ne permet pas, d’ailleurs, de franchir le seuil des places réservées ; çà et là quelques officiers qui se contentent de regarder le saut des obstacles et ignorent – les malheureux ! – qu’il y a une tribune bénie, véritable paradis de Mahomet, où leur uniforme leur confère le droit d’entrer.

Du côté des écuries, un public tout spécial, jeune, pimpant, nerveux, très amusant à observer ; beaux sous-officiers de chasseurs, de dragons et de cuirassiers, lieutenants et sous-lieutenants, voire même quelques capitaines, sveltes, élancés, entraînés par la course. Culottes bien ajustées au jarret, bottes Chantilly, képis immenses bien enfoncés sur la tête ; c’est le triomphe des modes de Saumur dans ce qu’elles ont de plus exagéré, et malgré tout, les figures sont si franches, les moustaches si juvéniles, les torses si dégagés, que tous ces jeunes gens ne parviennent pas à s’enlaidir.

La petite marchande de lorgnettes, brune au teint pâle et aux longs cils, a installé son commerce dans ce coin mouvementé. Elle ne loue pas une seule lorgnette, mais elle ne se plaint pourtant pas de la saison. Excellent caractère !

Jusqu’à quatre heures, d’ailleurs, l’intérêt sur la piste est médiocre. Chevaux trop rassemblés, et ennuyés d’exécuter pendant deux heures des voltes et des demi-voltes avec un numéro suspendu au poitrail ; cochers trop raides, voitures trop neuves. Une exception cependant pour le grand phaéton de mademoiselle Hélène de Rotsch… avec ses deux magnifiques chevaux noirs Blacky et Beauty, deux merveilles. Un bon point également à la Victoria de M. de Pontev… et à celle de M. de Beaur…

À quatre heures les courses commencent, avec fanfares de chasse bien monotones et bien assourdissantes entre chaque épreuve. Un coup de cloche, et le cavalier sort de l’écurie, les poignets bien assurés, au petit galop de chasse. Il salue le jury, donne son nom, celui de son cheval, puis commence ses épreuves. À chaque obstacle franchi, murmure vibrant et sympathique de la foule, accompagné parfois d’applaudissements, surtout pour le saut de la rivière. C’est le plus facile, mais ça fait de l’effet. On se dit : « Pourtant, s’il se noyait ! » Il y a cinq centimètres d’eau.

L’obstacle le plus sérieux est celui de la barre mobile. En avons-nous vu là, de ces panaches, mon Dieu ! Heureusement, chutes sans gravité et apportant aux femmes la petite dose d’émotion et le frisson obligatoire. En général, la cavalerie légère a été très applaudie ; question d’uniforme sans doute ; mais, quant à nous, la palme revient aux cuirassiers, comme chevaux mis, et comme obstacles abordés avec calme et sang-froid. Bravo, 7e et 10e cuirassiers ! Quelle magnifique brigade, avec ses immenses cavaliers et ses chevaux gigantesques. Et quelle correction dans la tenue ! pas de fantaisie, tout le monde à l’ordonnance, mais une ordonnance arrivant à être chic à force de correction.

Parmi les habits rouges, d’excellents cavaliers sans doute, mais quelques-uns bien mal habillés. Ah çà ! d’où sortent ces habits rouges ? Il y en a certainement qui n’ont pas été confectionnés pour leur propriétaire. Complaisance et mystère !

Je ne suis pas exigeant, mais je voudrais bien qu’on me dise une bonne fois comment doivent s’habiller les officiers de dragons. En tunique à boutons d’or, en dolman à trèfles d’argent, en dolman à trèfles d’or, en képi d’or ou d’argent ? Personne n’en sait rien, d’où une variété dans la tenue, qui rappelle un peu trop la garde nationale.

À une heure, grand branle-bas. Le concours est terminé. « Ouvrez les portes du manège ! » et la foule se précipite sur l’arène. C’est le bon moment pour les gens qui n’avait pu se joindre plus tôt, grâce aux obstacles. Moment navrant, au contraire, pour les membres du jury, qui ne peuvent plus profiler leur silhouette isolée sur le sable de la piste, en belle redingote boutonnée et un gros cigare à la bouche.

On va, on vient, on se réunit par petits paquets. Il y a des parties organisées dans les coins, des explications ; on rit, on chuchote ; puis, peu à peu, l’arène se vide lentement. Devant la porte, cohue de valets de pied et de voitures. Les chevaux piaffent, les sergents de ville se fâchent ; entre deux haies de curieux, on monte triomphalement dans sa voiture pour aller faire un tour microscopique au Bois, pendant la petite heure qui sépare du dîner.

À ce moment psychologique arrive la belle amazone qui entre à cheval, suivie de deux gentlemen, quand tout le monde est sorti.

Et en voilà jusqu’au lendemain.

UN BON SYSTÈME
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ELLE et LUI, arrivant dans un restaurant des Champs-Élysées.

Le maître d’hôtel. – Monsieur veut-il une table sur la terrasse ?

Elle. – Non ! non ! Il fait encore trop froid. Ouvrez-nous un cabinet.

Lui. – Ça ne vous aurait pas amusé d’entendre la musique en dînant ?

Elle. – Du tout. Et puis on est mieux pour causer.

Le maître d’hôtel. – Que mangera monsieur ?

Lui. – N’importe quoi. Donnez-moi les plats du jour. Potage ambassadeur. Truite meunière, poulet sauté aux fonds d’artichaut. Des morilles. Un parfait au café, des fraises et des petits pots de crème de Saint-Gervais, Voilà. Comme vin : Saint Julien, Allez ! (Exit le maître d’hôtel). Il n’y a rien qui m’agace comme les gens qui restent une heure à pâlir sur le menu.

Elle. – Il fut un temps cependant où vous les soigniez joliment, vos menus, où vous demandiez mon avis à chaque plat, où vous vous mettiez l’esprit à la torture pour trouver des petites choses exquises.

Lui. – C’est que je ne connaissais pas encore vos habitudes, A propos. Maxence m’a écrit qu’il ne pouvait pas venir dîner. Il y a réunion de la commission de littérature au Cercle.

Elle. – Ah ! c’est dommage ! il est si gai.

Lui. – Un charmant garçon, et spirituel et intelligent ! Si vous voyiez les couplets qu’il a écrit pour Jane Chimay dans la Revue.

Elle. – Qui ça, Jane Chimay ?

Lui, avec élan. – Une superbe fille ! Des bras, des jambes, une attache de nuque !…

Elle, coupant court. – Avouez qu’on est autrement mieux ici que sur la terrasse.

Lui. – Ça dépend. Par exemple, si on était amoureux dans le sens bête du mot…

Elle. – Expliquez-moi ça. Alors, vous, vous êtes amoureux d’une manière intelligente ?

Lui. – Je m’en flatte. Il y a des gens qui se rendent malheureux en amour ; c’est absurde. Comme en somme, on n’est pas obligé d’être amoureux, du jour où l’amour vous rend malheureux, il n’a plus raison d’être.

Elle. – C’est très bien vu. Et alors vous avez probablement un petit système à cet égard ?

Lui. – Un système ! Dites, une véritable méthode dont je ne me suis jamais départi.

Elle. – Je vous en prie, exposez-moi cela en détail. Cela m’intéresse au possible.

Lui. – C’est que je sais trop… si je dois ainsi… dévoiler le secret des coulisses.

Elle. – Mais si.

Lui. – Bast ! D’ailleurs vous savez que je vous aime beaucoup – à ma façon – mais beaucoup quand même.

Elle. – J’en suis persuadée, mais c’est précisément cette façon que je désirerais connaître.

Lui. – D’abord, au fond, il faut bien se garder d’être trop amoureux. Il suffit de désirer beaucoup quelqu’un. Dans ce cas, si vos vœux sont exaucés, par le seul fait que vous désirez beaucoup, vous avez autant de plaisir que si vous étiez très amoureux ; et si vous êtes blackboulé, l’échec vous fait beaucoup moins souffrir.

Elle. – Ceci me semble très bien vu. Donc il suffit de désirer.

Lui. – Ardemment bien entendu : ainsi vous, je vous désire toujours ardemment.

Elle. – Merci pour cette bonne parole.

Lui. – Mais encore le désir lui-même a-t-il besoin, pour s’exercer dans toute sa béatitude, de ne pas être environné de trop de craintes ou de trop d’appréhensions.

Elle. – Vous voulez être absolument sûr de la femme ?

Lui, avec conviction. – Oh non ! ça, c’est tout à fait impossible ; mais je m’arrange de manière à ce que sa trahison, le cas échéant, ne me fasse pas trop souffrir. Ainsi, puisque nous sommes en train de nous confesser, voulez-vous que je vous dise la vérité bien franche ?

Elle. – Je vous en prie.

Lui. – Eh bien, précisément quand je sens que quelqu’un me plaît beaucoup, ce qui est votre cas, eh bien, je m’arrange tout de suite pour ne pas être trop absorbé par ce dangereux sentiment, et le meilleur moyen, c’est de prendre une deuxième maîtresse.

Elle. – Tiens ! tiens ! Alors, vous avez une deuxième maîtresse ?

Lui. – Je continue à être franc ?

Elle. – Allez donc ! allez donc !

Lui. – Quand j’ai vu que j’allais être absolument pincé – et on le serait à moins : jolie, spirituelle, suffisamment vicieuse, beaucoup de chien, etc., etc. – j’ai pris immédiatement Jane Chimay comme maîtresse en second.

Elle, – La belle nuque ?

Lui. – Précisément, Moins de chic que vous, mais très belle fille. Alors, vous allez voir tous les avantages de mon système.

Elle. – Je suis toute oreilles.

Lui. – En ayant une deuxième liaison, je vous ennuie beaucoup moins de ma présence ; mes visites sont plus rares, nous n’arrivons jamais à la satiété ; bref, vous continuez à me voir avec beaucoup plus de plaisir que si j’étais toujours chez vous.

Elle. – Il y a du vrai dans ce que vous dites là.

Lui. – Ensuite, je suis forcément beaucoup moins jaloux. Je n’ai pas le cœur à la torture parce que vous avez lorgné Pierre au théâtre, ou dansé trois fois avec Paul. Je ne vous fais pas de scènes absurdes, je ne deviens pas grognon dans les parties de plaisir, je reste aimable, souriant, et bon garçon précisément parce que je n’ai pas les craintes perpétuelles de celui qui, n’ayant qu’une maîtresse, craint toujours de la perdre. Je ne me dis pas à chaque instant : si elle me quittait, ou si elle me trompait, qu’est-ce que deviendrait pauvre moi ! Et en prévision d’un malheur futur, je ne gâte pas un bonheur présent. Bref, grâce à mon système, je reste un amant agréable, je vous fais la vie heureuse et douce, si bien qu’en y réfléchissant bien, et en dépit de mon scepticisme apparent, je vous donne une véritable preuve d’amour en prenant une deuxième maîtresse en dehors de vous, qui me suffiriez si bien !

Elle. – Ah ! mon ami, comme c’est profond tout ce que vous me dites-là, quel admirable raisonnement, et comme je partage votre façon de voir !

Lui. – N’est-ce pas !

Elle, lui prenant la main. – Je suis heureuse, bien heureuse de vous voir en conformité d’idées aussi complète avec moi. Figurez-vous que je n’avais jamais osé vous le dire. Mais depuis longtemps je pensais absolument comme vous.

Lui. – Ah ! bah !

Elle. – Aussi quand j’ai vu que moi aussi j’allais vous aimer beaucoup plus qu’il ne vous eût été agréable de l’être, j’ai voulu de mon côté vous donner une véritable preuve d’amour en prenant un deuxième amant en dehors de vous, qui me suffiriez si bien.

Lui, bondissant. – Hein ?

Elle. – Et j’ai choisi votre ami Maxence ; moins de chic que vous, mais très spirituel.

PAR UN BEAU SOIR DE CARNAVAL
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I

Libre ! Il était libre ! Grâce à un prétexte de soirée en famille, prétexte auquel avait parfaitement cru la pauvre Suzanne, il avait enfin une bonne soirée et toute une nuit à lui.

D’ailleurs, aucun projet arrêté, mais à Paris, dans un certain milieu, il n’est pas difficile d’improviser une soirée de plaisirs ; il se laisserait aller aux événements, et s’efforcerait de faire de sa liberté un usage aussi mauvais que possible.

A tout hasard il mit l’habit et la cravate noire qui permettent d’aller partout ; puis il alla dîner au Cercle des Truffes avec les camarades. Il les avait joliment lâchés à cause de Suzanne depuis quelque temps. Comme on serait heureux de le revoir après sa longue disparition ! On a tort de négliger les amis. Les maîtresses passent, les amis restent.

Malheureusement il n’avait pas songé que c’était samedi, jour où pour cause d’Italien et de bal d’Opéra, on dîne en général peu au cercle. Aussi les petites tables occupées d’habitude par les intimes étaient vides. Quelle fâcheuse idée avait-il eue de ne pas consulter l’inscription ? Il fallut s’asseoir, pour ne pas être seul, à la grande table entre le général Bourgachard et le gros Chameroy.

Le général lui parla de l’artillerie de forteresse, et Chameroy voulut lui expliquer le système qu’il suivait pour maigrir. On eût dit d’ailleurs que le chef avait prévu cette pénurie de convives, et les camarades avaient eu raison de se méfier. Le dîner était exécrable : Éperlans frits, filet de bœuf, cardons à la moelle, riz à l’impératrice… un vrai menu d’épicier ; et les cardons sentaient la fumée !…

— Je n’en souperai que mieux, pensa-t-il en philosophe, et d’ailleurs pour jouer il est excellent d’avoir l’estomac libre.

Après le dîner, un tour à la table de baccarat, Pignerolles tenait les cartes ; or tout le monde sait que Pigne-Pigne est guignard. Lui, s’empressa de pottter sur le tableau opposé, mais Pignerolles passa onze fois de suite.

— Dieu ! que c’est bête de perdre contre Pigne-Pigne ! dit-il en se levant de table. Voyons, qu’est-ce qu’il y a d’amusant a faire ce soir ?

— J’ai des billets pour l’opéra polymorphe, dit le docteur. On représente à l’hôpital Saint-Louis une œuvre fantaisiste due à la plume de carabins en délire.

— Ce sera drôle ?

— Désopilant ! et toutes les femmes de Paris seront là.

Ceci le décida, et il monta dans le coupé du docteur. Peut-être eût-on mieux fait de prendre simplement une voiture du cercle.

L’hôpital Saint-Louis est au diable, et le cheval du docteur fatigué par les courses de la journée n’avançait plus du tout. De plus la voiture exhalait une insupportable odeur de laudanum. La route parut longue, on remonta tous les boulevards, on traversa la place du Château-d’Eau, le canal Saint-Martin.

Lui, pour qui ces parages déserts étaient absolument inconnus commençait à être inquiet. Le docteur engourdi somnolait. C’était lugubre. Enfin on arriva rue Bichat devant le portail de l’hôpital.

— Renvoyons-nous la voiture ? demanda le docteur.

— Oh oui, votre cheval a besoin de repos.

Les deux voyageurs entrèrent alors dans un vaste amphithéâtre dont les murs étaient tendus de grands draps de lit, attristés de charges au charbon. Au fond, un théâtre, sur lequel s’agitaient, en chantant, des internes en tenue d’hôpital et des malades en houppelande et bonnet de coton.

— Brrrrrr ! ça ne m’a pas l’air bien folichon.

— Avançons toujours, dit le docteur.

Hélas, c’est précisément ce qui était impossible. Grâce à la lenteur du cheval l’on était arrivé si tard que la salle était bondée. À la lorgnette on voyait bien ça et là dans la salle quelques amies de connaissance. Mais le moyen, au milieu des rangs pressés des spectateurs d’aborder les spectatrices : il fallait se contenter de leur envoyer de loin des petits bonjours navrés.

Et pendant ce temps, il y avait sur la scène des chœurs d’amputés, des chœurs de galeux et de lupiques. Grâce à un tatouage savant, les hideuses maladies étaient admirablement imitées sur la figure. Un interne arrivait en tablier, les bras de la chemise retroussés, et tout en chantant, se préparait à faire l’autopsie d’un cadavre étendu et roulé dans le drap, exactement comme à l’hôpital. Au fond du décor, de vrais cercueils rangés en bataille faisaient une perspective enchanteresse. L’interne extrayait la rate du cadavre, constatait que cette rate était dilatée (!), puis le rideau tombait sur un pas macabre, exécuté par de joyeux macchabées « qu’on avait oublié d’enterrer ».

En vain, le corps de ballet avait fait son entrée. Que pouvait la grâce de Mademoiselle Invernizzi dans ce milieu lugubre ! En vain, Alice Lavigne, l’étonnante pipelette du paradis, avait reproché aux élus d’avoir, la veille, laissé entrer un chien : « Or, vous savez, il ne faut pas de chien dans la maison ».

Ces plaisanteries étaient immédiatement suivies de quelque terme médical, de quelqu’étalage d’instrument de chirurgie qui ramenait bien vite à l’horrible réalité.

Une odeur fade d’hôpital planait dans la salle et rappelait qu’à deux pas, derrière les tentures en drap, il y avait des misérables qui souffraient.

Le docteur s’amusait fort, mais son compagnon, non.

— Brrr ! quelle littérature funèbre, dit-il, et avec cela, pas de femmes. Fuyons !

Il se dirigea vers la porte, et là, il se trouva dans la foule, porté à côté de Judith Grandes, du Gymnase, tout emmitouflée dans une sortie de bal. Heureuse d’avoir enfin trouvé un ami, elle lui tendit très gentiment la main, Tiens ! tiens ! tout n’était pas perdu, et, grâce à elle, on pouvait encore oublier le mauvais début de la soirée.

— Vous vous en allez ?

— Ma foi oui ; j’en ai assez.

On se dirigea lentement vers la porte, Judith, de temps en temps, se retournait en cambrant sa taille et en montrant des dents superbes. De ses épaules se dégageaient les parfums les plus capiteux…

— Vous me permettez de vous reconduire ?

— Mais certainement. Je vous dirai même que cela me rend service, car j’ai renvoyé ma voiture.

— Et vous voudrez bien grignoter quelques écrevisses avant de rentrer ?

— Soit… mais en bons camarades.

— C’est convenu.

Enchanté, il offrit son bras à Judith et se dirigea triomphant vers la sortie. Il allait donc enfin s’amuser !

II

À la porte il y avait en tout et pour tout trois voitures de maître et quatre landaus de la Compagnie. Notre ami, très débrouillard, s’était précipité l’un des premiers vers ces landaus, mais ils étaient retenus pour le corps de ballet.

— Comment ! vous n’avez pas de voiture ! dit Judith. Me voilà bien, avec mes petits souliers de satin !

— C’est désolant, mais marchons un peu, nous allons évidemment rencontrer un fiacre.

Judith, très mécontente, se mit en route. Il faisait un brouillard pénétrant. À chaque pas elle manquait de glisser sur le pavé gras et humide. Au milieu des cris d’impatience et des exclamations de désespoir, la longue colonne des invités se mit en marche vers le canal Saint-Martin. Arrivés au canal, il fallut traverser un à un sur la passerelle au-dessus de l’eau qui clapotait avec un bruit lugubre.

— Eh bien, en voilà un retour, grinça Judith. Il y a de quoi attraper une fluxion de poitrine !

Ce qu’il y avait de crispant, c’est que les quelques fiacres rencontrés étaient toujours pris par ceux qui marchaient en tête, et, retardé par sa compagne, qui ne voulait pas qu’on l’abandonnât même une seconde, il comprenait bien que la rentrée à pied était inévitable.

Jusqu’aux boulevards, ça allait encore à peu prés ; mais là, le courage commença à manquer à Judith. Tous les vingt pas, elle se laissait aller sur un banc et là, grelottante, elle se vengeait en disant les choses les plus désagréables à son compagnon.

— Allons ! un peu de courage, disait ce dernier qui de son côté ne s’amusait guère.

On se remit en marche ; une retraite de Russie. En vain, il avait proposé à la pauvre Judith de la porter dans ses bras, d’acheter à prix d’or une des voitures de boucher ou de maraîcher descendant au grand trot vers les Halles. Mais à l’idée de monter en robe de bal dans ces véhicules tachés de sang ou encombrés de détritus de légumes, Judith avait eu une véritable crise de nerfs. Et toujours pas le moindre fiacre !

Enfin, à hauteur du boulevard Bonne-Nouvelle, on arriva devant un cabaret de nuit de cinquième ordre qui, par bonheur, était encore ouvert.

— Soupons là, et le chasseur ira chercher une voiture.

— Tout plutôt que d’aller plus loin.

On leur ouvrit un triste cabinet tout tendu en laque verte et dont les murs suintaient une humidité glaciale. Grâce aux becs de gaz et aux bougies on parvint cependant à tiédir à peu près la pièce. Judith exténuée s’était laissée tomber sur un canapé de vieux reps montrant la corde.

— Monsieur mangera-t-il des huîtres ? avait demandé un garçon à face patibulaire.

— Demandez ce que vous voudrez, gémit Judith, tout m’est égal.

Se raccrochant aux branches, il s’ingénia à commander un bon menu : huîtres d’Ostende, consommé aux œufs pochés, perdreau rôti, salade russe. Puis il se mit en devoir de remonter le moral de sa compagne, tâchant de tourner la mésaventure en plaisanterie, et se disant que tout pouvait peut-être encore se réparer. En somme Judith était une superbe créature, et les malheurs supportés en commun rapprochent souvent plus qu’une longue cour.

Malheureusement elle continuait à être d’une exécrable humeur. Tous ses instincts de femme élégante étalent froissés dans ce vilain milieu. La nappe était grossière, les couverts en ruolz ; le potage sentait le graillon, le perdreau n’était pas cuit, la salade était manquée, et malgré les coups de sonnette, il y avait de longs intervalles entre chaque plat, intervalles pendant lesquels, décontenancé et écœuré lui-même par le mauvais souper, il ne trouvait plus un mot à dire à son irascible amie.

Cependant au fond, il était soutenu par l’idée des compensations qui l’attendaient plus tard. Il est évident qu’une fois rentrée chez elle, elle redeviendrait une femme charmante. Et, en somme, il n’aurait pas perdu sa soirée.

Le chasseur avait enfin trouvé une voiture de cercle.

— Partons-nous ?

— Oh, avec joie ! s’exclama Judith.

Cet empressement paraissait tout à fait de bon augure. Le coupé prit au grand trot le chemin de la rue Tronchet, et notre ami passa tendrement son bras autour de la taille de Judith. Celle-ci se laissait faire comme insouciante et brisée de fatigue. Elle avait même appuyé sa tête sur l’épaule de son compagnon. Celui-ci entrevoyait déjà une nuit charmante.

En arrivant devant la porte, elle parut sortir d’un rêve.

— Allons, adieu, mon ami, dit-elle.

— Comment, adieu ! vous me laissez tout seul !

— Mais certainement. Je vous avais dit « en bons camarades ». D’ailleurs il est quatre heures, je suis exténuée et n’ai plus l’idée que de me coucher.

— Bonne nuit !

Et avant qu’il eût pu la retenir, elle ouvrit la voiture, sonna, et referma vivement la porte.

« Eh bien, se dit-il, je lutterai jusqu’au bout contre la guigne ! C’est samedi. Il y a bal masqué, je puis encore trouver là une aventure. »

— Cocher, à l’Opéra !

Au contrôle, on le regarda un peu surpris, mais on lui remit une entrée avec les marques du plus profond respect. Il gravit les marches du grand escalier, et pénétra dans les couloirs de marbre sombres et mornes.

Çà et là somnolait une ouvreuse ou un garde municipal. D’ailleurs à cette heure-là, plus un chat.

Dans la salle immense une centaine de masques sordides, dépenaillés, abrutis de fatigue et de chaleur, n’avaient même plus la force de danser et gisaient sur les banquettes.

L’orchestre lui-même, devant la pénurie des danseurs, avait renoncé à jouer, et les musiciens, du haut de l’estrade contemplaient, en s’épongeant le front, le grand espace vide qui s’étendait au-dessous d’eux. Au foyer les dominos et les habits noirs avaient fui devant l’invasion des masques qui peuvent forcer la consigne des huissiers à partir d’une certaine heure de la nuit. À peine voyait-on encore ça et là quelque femme démasquée, les cheveux défrisés, le domino chiffonné par les accolades brutales, continuant à chercher un souper problématique avec la ténacité du désespoir…

* *
*

Rentré chez lui, dans son appartement solitaire, il récapitula sa soirée. Il avait fait un mauvais dîner au Cercle parce qu’il n’avait pas consulté le menu ; il avait eu des voisins ennuyeux parce qu’il ne s’était pas précautionné d’organiser une petite table. Il avait accepté d’aller à une fête sur la simple proposition d’un docteur ayant des billets à placer en poche. Il était arrivé trop tard parce qu’il avait joué et perdu, et il avait été mal placé, loin des petites femmes qui eussent pu rendre le spectacle possible – précisément en raison de son retard même. Il avait en un retour épouvantable parce qu’il n’avait pas songé à garder une voiture. Il avait martyrisé Judith Grandes, l’avait empoisonnée par un souper de gargote, et s’était attiré qu’elle lui fermât sa porte au nez. Enfin il avait été assez bête pour aller à l’Opéra à une heure où il aurait dû savoir que tout le monde était parti. Que de fautes ! Cela prouve qu’à Paris toute fête demande un entraînement préparatoire, et que rien ne s’improvise – pas même le plaisir !

LE MARASME !
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I

À plusieurs reprises, Gibraltar avait été sur le point de retourner dans son pays, et cette fois, il était sérieusement décidé à quitter Paris, ce Paris désolé par le marasme que vous savez.

Il y avait à peu près quatre ans que Miguel-y-Gibraltar était débarqué des pays exotiques, muni de la forte somme. C’était un grand gaillard au teint de bronze, aux cheveux frisés et noir bleu, avec des yeux de flamme soulignés par des sourcils étonnants, et une petite moustache coquettement retroussée en virgule.

Très ambitieux, il était dévoré du désir de se faire une large place dans ce Paris qu’il ne connaissait pas. Avant tout il fallait qu’on parlât de lui.

Il s’installa avenue des Champs-Élysées sur un grand pied ; Il eut un spidder merveilleux, deux carrossiers de Norfolk qui steppaient en s’envoyant des coups de genou dans le nez et en couvrant d’écume leur belle robe noire, des cochers pansus avec des cocardes vert et jonquille. Le premier il porta des jaquettes boudinées, des pantalons trop courts, des souliers pointus, et des chapeaux à immenses bords inclinés à quarante-cinq degrés sur l’oreille ; la boutonnière de son habit n’était jamais vierge une minute, une seconde, de son gardénia entouré de lilas blancs et de lycopodes !…

Et cependant, malgré tout cela, ou peut-être à cause de tout cela, il était toujours pour les Parisiens un simple « rastaquouère », seulement un peu plus saugrenu que les autres.

En vain, il eut des camarades parasites, qu’il gorgea de truffes et abreuva de vin de Champagne au café Anglais ou à la Maison d’or, dans des dîners ruisselants d’inouïsme. En vain, il eut pour maîtresses les femmes les plus connues de Paris et les plus chèrement cotées sur la place. Il se montra partout où il faut se montrer : le matin dans l’allée des Poteaux, les mardis et vendredis dans l’allée des Acacias ; il bailla le mardi à la Comédie-Française et dormit le samedi aux Italiens ; l’été il fut un assidu de l’Hippodrome et de la terrasse des Ambassadeurs ; puis, comme le « Brésilien » avec lequel il avait tant d’affinités on le vit à Trouville, à Dieppe et à Biarritz ; que sais-je !

Pour obliger quand même la chronique à s’occuper de lui, il fit de sang-froid des folies très raisonnées qui n’eurent aucun succès, C’est lui qui, un soir au théâtre de Cluny, arriva dans l’avant-scène coiffé d’un fez, et suivi de trois amis qui restèrent debout derrière lui, pendant tout le premier acte. Après avoir joui de la curiosité des spectateurs, et s’être promené pendant l’entr’acte avec son fez, escorté de ses amis, chapeau bas, il fit au second acte un changement de gouvernement, et campa l’un de ses amis coiffé du fez dans le fauteuil d’avant-scène, tandis que lui à son tour devenait humble personnage d’escorte. À l’Hippodrome, il parcourut un soir l’arène en fiacre, avec une noce étrange qu’il avait recrutée à grand-peine parmi quelques filles et quelques camarades complaisants. Dans un cirque intime, au risque de se casser cent fois le cou, il se campa en habit sur un cheval fougueux, tenant à bout de bras, et dans ses poses gracieuses et lascives, l’Accorti, la fameuse danseuse de l’Éden. Il lui donnait cinquante louis pour chaque pose académique, et vingt-cinq louis de plus lorsqu’elle avait écarté les jambes de manière à former un angle obtus dépassant les probabilités humaines !…

Et malgré ces louables efforts, jamais il ne parvint à réaliser son rêve ; être naturalisé Parisien. Rastaquouère il était, rastaquouère il resta pour les membres des clubs qui ne l’admirèrent pas, pour les salons qui ne s’ouvrirent pas, pour les femmes qui le trompèrent, tout en lui faisant des « prix d’étranger ».

Après quatre ans de lutte consciencieuse et de soumission aveugle à tous les caprices de la mode, il réfléchit un beau jour que tout cela lui coûtait très cher, et en somme n’était pas prodigieusement folichon. Son patrimoine était fort amoindri, il allait être obligé de vendre sa métairie de Rio-Patare ; les amis devenaient plus sérieux, les créanciers plus exigeants, les fêtes de plus en plus rares.

— Allons ! s’écria-t-il, Paris est dans un marasme profond. On ne danse plus, on ne s’aime plus. Je vais vendre mes chevaux, mes voitures, mon mobilier, et retourner dans mon pays où j’aurai la situation que doit avoir un Miguel-y-Gibraltar !

Et tout entier à ce marasme, le cœur envahi par une mélancolie noire, il se mit a faire des préparatifs de départ. Au fond, cela le navrait de quitter l’avenue des Champs-Élysées, le Bois et les boulevards pour retourner habiter la métairie de Rio-Patare. Mais quoi ! le marasme ne se raisonne pas. On est dans le marasme ou l’on n’y est pas, et dans le second cas le mieux est de s’enfuir.

Sur ces entrefaites, il reçut une invitation sur vieux parchemin avec chiffres gothiques et enluminures, le prévenant que mademoiselle Blanche d’Artois resterait chez elle le jeudi suivant, et qu’on danserait, Blanche d’Artois – une grande blonde élégante, dont on n’avait jamais su le degré de parenté exacte avec Charles X, – et qui habitait un petit hôtel rue de Presbourg, à deux pas du Club des pannés.

— Bast ! dit-il, j’irai ; je m’ennuierai comme toujours, mais ce sera mes adieux à Paris, Paris terne, Paris triste, Paris où l’on ne sait plus s’amuser, Paris dans le marasme.

Et le soir même il envoya sa carte à mademoiselle Blanche d’Artois, carte accompagnée d’une botte de lilas blancs si gigantesque qu’elle ne put jamais entrer par la porte de l’appartement. Il fallut la hisser par la fenêtre.

II

Le jeudi arrivé, Gibraltar endossa en soupirant l’habit noir a revers de satin qui avait été blanchi par tant de bras couverts de poudre de riz. Il accrocha à son devant de chemise la perle noire grosse comme une noisette et entourée de diamants qu’on lui avait si souvent demandée, et fixa sa cravate blanche par deux fers à cheval garnis de rubis.

C’était sa tenue de joyeux viveur, son uniforme qu’il revêtait pour la dernière fois ; aussi, en signe de deuil ne mit-il pas de gardénia à sa boutonnière.

Puis, après s’être inondé de White rose et de Sandringham (un mélange qu’il avait inventé et qui a son avis réalisait, comme parfum, l’élégance suprême) il se rendit tout morose chez Blanche d’Artois.

Jamais l’avenue des Champs-Élysées ne lui avait paru si abandonnée. Les becs de gaz sous l’action du vent oscillaient d’une façon lugubre. La chaussée presque déserte n’était sillonnée que par les lourds omnibus Porte-Maillot-Hotel-de-Ville qui gravissaient la montée lentement et au pas malgré le cheval de renfort. Au loin l’Arc de Triomphe profilait sa masse sombre. Ah ! il était grandement temps de quitter tout ça ! Quel marasme !

Il arriva au petit hôtel devant lequel stationnaient déjà une dizaine de voitures. Et aussitôt, dans le vestibule, il trouva debout un groom qui tenait un plateau rempli de gardénias. Une accorte femme de chambre roulait prestement un papier d’argent autour de la tige, puis la piquait à la boutonnière du nouvel arrivant.

— C’est gentil, cette attention ! soupira Gibraltar. Allons ! il était écrit que malgré moi, jusqu’à la dernière heure, j’aurais l’air en fête.

Il gravit l’escalier, tandis qu’une musique joyeuse arrivait par bouffées, et au premier, après avoir présenté ses hommages à Blanche d’Artois, il entra dans le grand salon qui présentait un coup d’œil unique. Une trentaine des jolies femmes de Paris valsaient déjà avec un entrain endiablé. Il y avait là des rivières de diamants, des colliers de perles, des saphirs, des émeraudes, comme on en voit rarement sur les épaules de la vertu. La comtesse Zenepeupazka était venue en Polichinelle, noir et satin jaune, et était ravissante avec sa perruque rousse coiffée d’un tricorne gigantesque ; Russiani était en tulle rouge recouvert de papillons aux ailes diaprées ; la rutilante Maltesse avait une robe de satin blanc recouverte de tulle brodé de chardons et de feuillage d’argent, Jeanne Chimay était en Estudiantina avec la jupe courte et des longs gants noirs, Chavaroff était en cosaque du pays des Makinskoff, etc., etc.

Et tout le long de l’escalier, c’était une procession de nouvelles arrivantes emplissant la maison du bruit de leurs éclats de rire, et de leur gazouillement et d’odor di femina. On eût dit qu’elles étaient venues toutes, ces belles petites que Gibraltar avait tutoyées, pour être passées une dernière fois par lui en revue, et qu’elles s’étaient faites plus jolies que jamais, afin de lui laisser des regrets plus vifs. Tout cela coquetait, criait, potinait dans le salon étincelant de lumière, et sur les murs duquel la maîtresse de céans avait déjà accroché d’immenses accessoires de cotillon. Quant aux hommes, le dessus du panier des joyeux viveurs avaient répondu à l’appel, et, à en juger par le ton général, paraissaient très décidés à s’amuser.

Malgré lui, Gibraltar se sentit un peu rasséréné en se retrouvant dans ce milieu si animé, si capiteux, où il était si connu et où, à défaut de l’admiration qu’il avait espérée, il avait amassé à la longue de cordiales sympathies. Il sema à droite et à gauche des petits bonjours, des serrements de main, et des accolades peu fraternelles, puis il se décida lui aussi a inviter Edwidge Kisman, la belle Viennoise éblouissante dans sa robe de satin feu. – La valse des adieux ! songeait Gibraltar.

Edwidge valsait à trois temps comme savent le faire les femmes de son pays, et comme elle avait une vague souvenance de quelques souvenirs tendres avec Miguel, elle mêla à sa valse une dose de volupté graduée, qui réveilla une lueur de plaisir dans le cerveau du danseur blasé.

Aussi la valse finie, proposa-t-il à Edwidge une petite promenade dans les appartements supérieurs. Tout le long de l’escalier, tendu d’une étoffe gaie à gros bouquets, les couples étaient assis sur les marches, flirtant de très près ou fumant des cigarettes.

— Monsieur monte ! cria d’une voix formidable le gros Saint-Breland, en voyant arriver Gibraltar.

— Monsieur monte ! monsieur monte ! répéta-t-on tout le long de l’escalier. Et pour accentuer encore la plaisanterie, d’Éparvin ajouta :

— Prépares la chambre bleue ! Impassible, le couple se fraya un passage et arriva au second bras dessus, bras dessous, cherchant un petit coin où l’on pût causer tranquillement. Mais le boudoir, le cabinet de toilette, la salle de bain même étaient déjà envahis. Trois solides gaillards maintenaient fermée la porte toute en glace de la chambre à coucher, derrière laquelle on entendait frapper des coups désespérés.

— Je voudrais retourner danser, criait une petite voix de femme.

— Ne lui ouvrez pas, ripostait une belle voix vibrante.

Bientôt les coups contre la porte cessèrent, et l’on n’entendit plus la petite femme ; c’est ce moment précis que les solides gaillards choisirent avec une délicatesse exquise, pour se précipiter à leur tour, tous les trois, dans la chambre au milieu des exclamations. Dans le boudoir, assis sur la table-duchesse, le petit duc d’Arcole faisait une théorie sur le « lapin » à des femmes rangées en cercle autour de lui et parodiait les vers de Lamartine – un monsieur qui s’appelait déjà Alphonse : – « Le livre de la vie est le livre suprême. »

La pose du lapin est la pose suprême,

Qu’on ne peut commencer, ni refaire à son choix.

Le lapin attachant n’est posé qu’une fois ;

Mais le fatal quart d’heure arrive de lui-même :

On veut ne rien donner à la femme qu’on aime

Et la carte à payer est déjà sous nos doigts…

— Bravo ! cria Jeanne Fêtard. Tu devrais publier un manuel naïf, genre Berquin : d’Arcole, ou le petit poseur de lapins.

Mais Blanche d’Artois avait fait son apparition.

— Mesdames, messieurs, cria-t-elle, au lieu d’avoir ici une tenue déplorable, aussi étonnante pour le philosophe qu’affligeante pour le moraliste, vous feriez bien mieux de descendre au rez-de-chaussée prendre part au concours pour la salade à la Charbonnière.

— Qu’est-ce que la salade à la charbonnière ? demanda-t-on à la ronde.

— C’est une salade composée de quartiers de pommes, de noix et de truffes, seulement on ignore la véritable manière de l’accommoder. Un concours est ouvert. Une récompense déshonnête est offerte à celui qui aura réussi la meilleure salade.

— Mais comment empêcher les plagiats ?

— J’ai pensé à tout. Chaque concurrent sera enfermé avec une concurrente dans un local séparé et muni de tous les condiments nécessaires.

Ce huis-clos eut un véritable succès. On descendit au milieu des acclamations, et chaque couple s’installa à part avec ses burettes, et son saladier.

Le concours commença. De temps en temps une porte s’ouvrait pour demander aux domestiques affolés quelques condiments nouveaux.

— Passez-moi du poivre rouge ! passez-moi des pickles. Je voudrais de la moutarde de Dijon.

Puis c’étaient des conversations étranges :

— Comme vous la retournez, votre salade !

— Madame, c’est parce que je l’aime.

— Comment cela ?

— Parfaitement ! Ainsi, je vous aimerais…

Dans une autre pièce on entendait de temps en temps des soufflets et des baisers entremêlés de cette phrase qui revenait comme un refrain :

— Voulez-vous vous occuper de votre salade ! Ailleurs on criait :

— Vous la relevez trop !

Par exemple, dans la pièce où l’on avait enfermé le petit Larmejane avec Louise Goliath, un silence profond. Ceux-là devaient méditer des combinaisons extraordinaires et préparer sans aucun doute une salade merveilleuse.

Cependant, au milieu des cris, des interpellations d’une chambre à l’autre et des éclats de rire, on entendit tout à coup des détonations formidables. Blanche d’Artois, effrayée, se précipita vers l’office et trouva Edwidge avec Gibraltar. Celui-ci avait eu une idée : sa salade finie, il avait, à tout hasard, tiré dedans six coups de revolver chargés à poudre. Le concours était fini. Une ovation enthousiaste fut faite à Gibraltar, dont la salade obtint, sans contredit, tous les suffrages, bien qu’elle grésillât un peu sous la dent. Quant au couple Louise et Larmejane, à l’indignation générale, on retrouva intacte leur provision de noix, de pommes et de truffes. Ils n’avaient pas même commencé la salade ; en revanche, Louise était pourpre et complètement décoiffée.

— Si vous croyez que c’est pour cela qu’on fournit le huis-clos ! insinua l’indulgente Blanche ; allons, à table !

III

On se dirigea en procession vers la salle du souper. Une immense table en diagonale allant du coin de la salle à manger au coin opposé de la bibliothèque, disparaissait littéralement sous les fleurs formant des jardins embaumés autour de chaque couvert. Çà et là, de belles pyramides de fraises et de raisins se dressaient entre les candélabres, dont les bougies piquaient des étincelles sur le cristal des verres et des coupes à vin de Champagne. C’était un spectacle charmant, et lorsque l’orchestre, rangé dans le vestibule, eût entamé la marche de Rakoczy, Gibraltar, assis entre Edwidge et Blanche d’Artois, jeta un regard sur toutes ces jolies filles décolletées autour de la table et mangeant leurs huîtres avec de jolis mouvements de bras, sur tous ces camarades rangés autour de lui ; il lut d’un œil attendri le menu merveilleux que tenait devant lui une petite figurine de Saxe :

Le Consommé à la Royale ;
Les Côtelettes de turbot au Xérès ;
Les Filets de bœufs servis en gelées ;
Les Poulardes truffées rôties ;
La Salade à la Charbonnière ;
Le Chaud-froid d’ortolans truffés ;
Les Foies gras Lucullus ;
Les Écrevisses de la Meuse au vin blanc ;
La Victoria aux pralines ;
La Croustade à l’ancienne ;

Puis les vins :

Le Mouton-Rothschild :
Le Château-Giscours :
Le Champagne frappé.

Peu à peu, au milieu des plaisanteries, des interpellations, et sous l’action des vins capiteux, sa tristesse se mit à fondre graduellement. En somme, Blanche d’Artois savait recevoir ses invités comme personne, et Edwidge était une bien jolie fille… On savait donc encore rire et s’amuser dans Paris ? Le marasme n’avait-il donc jamais régné que dans son imagination assombrie ?…

Le grand Durandal, le vice-président du cercle des Truffes, s’était levé et, d’une voix tonnante, avait commencé un discours ;

— Messieurs, je porte un toast à notre aimable amphytrionne, madame Blanche d’Artois, (Bravo !) qui a su réunir ici non seulement des hommes intelligents, élégants, (Assez ! assez !) spirituels, (Hou ! hou ! hou !) riches et généreux… (Trépignements, cris du coq, tumulte.) Vous ne voulez pas entendre mes compliments ? (Non ! non !) Eh bien, vous êtes tous des ivrognes, (Bravo !) des crétins, et sur vos crânes dégarnis, je vois les traces précoces d’une sénilité déshonorante (Bravissimo !) et d’un gâtisme extravagant. (Tonnerre d’applaudissements. Ovation prolongée.)

Le souper devenait de plus en plus joyeux ; les chaises s’étaient rapprochées, et les convives avaient passé leur bras autour de la taille de leur voisine qui, de leur côté, reposaient fraternellement leur tête alanguie sur leurs revers de satin. On mangeait dans les mêmes assiettes, on buvait à la polonaise (?) en se croisant le bras droit avec le bras gauche. Le vin de Champagne coulait à pleins bords. Ah certes, la serviette a été donnée au soupeur pour dissimuler sa pensée !… Quant à Gibraltar, il nageait dans une joie profonde ; son succès de la « Salade Charbonnière » l’avait enthousiasmé, et Edwidge, plus tendre que jamais, était heureuse et fière de reposer son petit soulier de satin sur le large pied d’un homme qui avait tiré six coups de pistolet, sur des quartiers de pommes !

Tout le monde était d’avis, d’ailleurs, qu’il n’y avait que Gibraltar qui pût avoir des idées pareilles.

— Et maintenant, un quadrille ! cria Blanche.

Précédés par l’orchestre, soupeurs et soupeuses remontèrent tumultueusement au premier, puis, on commença une contredanse étonnante. L’orchestre avait été renforcé de musiciens amateurs qui, complètement gris, frappaient sur les plateaux avec les pokers ou jouaient du violon en raclant la pelle sur les pincettes. Excitées par tout ce bruit, les femmes, rouges, l’œil brillant, les cheveux à moitié dénoués sur les épaules nues, dansaient avec des gestes de bacchantes, les bras décrivaient au-dessus des têtes des mouvements de télégraphie, et dans un froufrou de dentelles, on voyait frétiller de belles jambes moulées dans des bas de nuances exquises.

Après le quadrille fou, un cotillon insensé. Le grand Folangin avait promis de mener cela militairement, mais chacun était beaucoup trop agité, pour obéir à ses prescriptions et les têtes n’y étaient plus du tout. Quand il venait prévenir un camarade que c’était « à lui de faire la figure » ce dernier paraissait sortir d’un rêve. Il parvint néanmoins à organiser « la planche ».

Une femme se campait debout contre le mur, puis elle appelait un cavalier qui se plaçait derrière elle en lui tournant le dos ; celui-ci appelait une danseuse, et ainsi de suite. Au signal donné par Folangin, chacun se retournait et embrassait sa voisine, sauf un en trop qui n’embrassait rien et qui suivait les valseuses en jouant du tambour de basque.

Puis « la promenade ». Danseurs et danseuses faisaient le tour de l’assistance en demandant : « Un baiser pour moi, un morceau de pain pour le pèlerin. » Et l’on s’embrassait à pleines lèvres. Puis te fameux « baiser de la religieuse ». Gibraltar appelé par la comtesse Zenepeupazka essayait en vain de l’embrasser à travers les barreaux d’une chaise dorée. Après quelques essais infructueux, il brisa la chaise en mille morceaux et appliqua triomphant et malgré les réclamations de Folangin, un baiser long, long, long sur les lèvres de la comtesse.

Chaque figure d’ailleurs était un prétexte à embrassade et à enlacement. Des quantités de nœuds de ruban, de brassards, de décorations, de papillons dorés, de chapeaux en papier avaient été distribués et avaient transformé la tenue de chacun en un costume de carnaval. Vint alors « la course ». Une danseuse s’asseyait sur une chaise, puis à un signal donné un danseur partait par la porte de droite, un autre par la porte de gauche et le dernier revenu valsait avec la chaise. Il y en avait qui revenaient si fort qu’ils renversaient la danseuse ; d’autres malins ne revenaient pas du tout, et après s’être élancés furieusement, allaient tranquillement prendre ensemble un verre de punch.

Le cotillon se termina par une farandole monstre précédée par des mirlitons, des tambours de basque et le chaudron de la cuisine, sur lequel on tapait avec des cuillères à pot.

Toujours dansant, on monta jusque dans les chambres des bonnes, on descendit jusque dans les caves dans un tourbillon vertigineux, au milieu des rires, des chutes et des bousculades.

Enfin dans un pêle-mêle indescriptible chacun rentra dans le grand salon, épuisé, anéanti, les femmes tombant sur les chaises, et les hommes s’affalant sans souffle à leurs pieds.

Ce moment de faiblesse ne fut d’ailleurs que de courte durée, car l’orchestre pour la clôture avait entamé le quadrille d’Orphée. Par un effort stoïque et suprême chacun se releva, et alors commença une danse inénarrable. Les femmes décoiffées, déchirées, à moitié nues, semblaient entraînées malgré elles dans un galop infernal, les hommes bondissaient, faisaient la roue, le grand écart, ou bien s’élançaient tout autour du salon avec leur danseuse à califourchon sur leurs épaules. Quant à Gibraltar qui faisait vis-à-vis à Edwidge, cette fête folle l’avait peu à peu transfiguré ; ses narines étaient dilatées, ses yeux s’éclairaient de lueurs étranges, ses lèvres étaient retroussées par un rictus de tigre qui montrait les dents blanches. Tout à coup, au milieu des acclamations il commença la Danse du Scalp. En se frappant dans les mains, il trépignait sur place, poussant des cris gutturaux, et ponctuant chaque trépignement par un bond qui envoyait ses pieds à hauteur du menton d’Edwidge ; ses jambes décrivaient des paraboles étonnantes, ses bras étaient agités de mouvements épileptiques, tandis que ses doigts claquaient comme des castagnettes… Un moment, il marcha sur les mains, avec les jambes en l’air, puis exécutant sur lui-même un saut périlleux, il prit vigoureusement Edwidge dans ses bras, et l’emporta pâmée en lançant d’une voix rauque, son cri de guerre : O-ah ! O-ah !…

* *
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À l’heure où nous écrivons ces lignes, la danse continue, le marasme aussi, et Gibraltar n’est pas encore parti !

TABLE
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Une page d’amour.
En vingt-huit jours.
Le portrait-carte.
Le paravent.
Président !
Aux Italiens.
De Cauterets à Cauterets.
Le tour du lac.
Quelles femmes inviterons-nous ?
Les histoires du mess.
La lanterne rouge.
Une bonne journée.
Mes souvenirs de ce printemps.
Au Conservatoire.
En passant par Saint-Cloud.
La saison à Trouville.
Mauvais conseils à suivre en voyage.
Une toquade.
Au comité de littérature.
L’occasion.
Mon concours hippique.
Au concours hippique.
Un bon système.
Par un beau soir de carnaval.
Le marasme.
