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Old 06-21-2009, 03:20 AM   #2
Lbooker
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Que faut-il reprocher le plus impitoyablement à Gallimard? Le prix de ce livre, ou d'avoir publié ce livre? Ça fait tâche à côté de la Pléiade quand même.

http://www.liberation.fr/livres/0101...er-le-herisson

Livres 05/07/2007 à 08h40

Faut-il écraser le hérisson?

Critique

«L'Elégance du hérisson» est le best-seller imprévu de l'année écoulée. Anatomie d'un roman dans l'air du temps, jouant par la caricature le peuple contre les élites. Bons sentiments assurés.

LANÇON Philippe

Muriel Barbery L'Elégance du hérisson Gallimard, 360 pp., 20 euro(s).

Chaque année scolaire apporte son phénomène littéraire de société. L'an écoulé a déposé sur la berge l'Elégance du hérisson, second roman de Muriel Barbery : 346 000 exemplaires vendus. D'aimables prix, dont la raison sociale est d'être proche du peuple, ont naturellement sanctionné ce succès imprévu. En ce cas, l'oeil brillant et vidé par la courbe des ventes, «Pourquoi ça marche ?» est toujours la question posée. Ce n'est jamais la bonne. Mieux vaut se demander comment c'est fait, et s'en tenir là : bonne ou mauvaise, la littérature en dit un peu ou beaucoup sur la société ; la société ne nous apprend rien sur la littérature.

Le hérisson est l'animal auquel Paloma Josse, seize ans, fille d'un élu chic de gauche, compare la concierge de son immeuble du septième arrondissement parisien : Renée Michel, cinquante-quatre ans, veuve, laide, apparemment mal embouchée. Prenez ce cliché, renversez-le : vous obtenez une mère Michel qui n'a perdu ni son chat, ni le nord. Elle a baptisé son chat Léon, «parce que Tolstoï». Elle aime le Français sans fautes, mais en commet pour avoir l'air de ce qu'elle n'est pas. Elle lit Kant (qu'elle apprécie), Husserl et les psychanalystes (qu'elle trouve vains ou ridicules), Mozart, le cinéaste Ozu et les natures mortes hollandaises (qu'elle vénère), les grands romanciers bien sûr ; elle aime aussi la musique populaire, le rap, Blade Runner, etc, et répète souvent qu'il ne faut pas choisir entre les uns et les autres : quel soulagement de l'apprendre ! Il y a en elle du Muriel Barbery, professeur de philosophie et maîtresse de vie authentique.

Ame sensible, la mère Michel a jugé la France d'en haut : c'est une concierge qui joue à la concierge pour que les riches de l'immeuble, tous également méchants, stupides ou névrosés, ne sachent pas qu'elle parle et vaut tellement mieux qu'eux. Il n'est pas dit qu'elle a voté Non au referendum sur le Traité constitutionnel européen, mais on peut le penser. Le silence est la splendeur des pauvres et ce roman, une efficace fantaisie pédagogique sur un thème à la mode : la revanche des petits sur les gros.

«Je me flatte, dit la mère Michel, d'avoir dévoré une part somme toute appréciable de la littérature mondiale si l'on prend en compte le fait que je suis une fille de la campagne dont les espérances de carrière se sont surpassées jusqu'à mener à la conciergerie du 7, rue de Grenelle, et alors qu'on aurait pu croire qu'une telle destinée voue au culte éternel de Barbara Cartland.» Ce refrain revient souvent : l'Elégance du hérisson est un livre parfois drôle, jamais léger. Les odeurs qu'il porte ne sont pas celles d'une loge, telles que la concierge pense qu'on les imagine, mais celles, à peine moins pénétrantes, d'une cave : on y entasse du ressentiment couvert de bons sentiments. Le hérisson est en vérité à l'envers : doux dehors, dur dedans. Mme Michel a tout lu, sauf Nietzsche.

Cependant, dit Paloma, «Mme Michel a l'élégance du hérisson : à l'extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j'ai l'intuition qu'à l'intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont des bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes.» Paloma est intuitive. C'est normal : elle aussi, c'est un hérisson. L'une et l'autre vivent leur délicatesse et cultivent la beauté en territoire hostile. Elles se ressemblent, avant de s'assembler. Le roman alterne leurs voix, main gauche et main droite du clavier relayant messages, cours de philo, maximes thérapeutiques et sentences esthétiques de l'auteur. Allez-y voir sur l'Internet, ce mauvais lieu des bonnes consciences : elles y ont naturellement échoué.

Sur le hérisson, Buffon a écrit des choses à peu près semblables : «Le renard sait beaucoup de choses, le hérisson n'en sait qu'une grande, disaient proverbialement les anciens. Il sait se défendre sans combattre, et blesser sans attaquer : n'ayant que peu de force et nulle agilité pour fuir, il a reçu de la Nature une armure épineuse, avec la facilité de se resserrer en boule et de présenter de tous côtés des armes défensives, poignantes, et qui rebutent ses ennemis ; plus ils le tourmentent, plus il se hérisse et se resserre.» L'élégance de l'animal est implicite.

Mais c'est par Jean Giraudoux qu'on approche un peu plus le mécanisme du roman. Dans Electre, il fait dire au personnage du Mendiant pourquoi cet animal meurt écrasé : cet imbécile va chercher son amour de l'autre côté de la chaussée. «L'amour pour les hérissons, résume-t-il, consiste d'abord à franchir une route.» Comme tout le monde semble avoir lu et aimé le roman de Barbery, en évoquer la fin est sans danger : Mme Michel meurt comme le hérisson d'Electre, renversée par une camionnette en traversant la rue, au moment où sa magnifique nature était enfin reconnue et où, peut-être, l'amour allait venir. Pauvres pauvres : quand la vie devient rose, il faut qu'ils meurent.

Le Mendiant de Giraudoux note que la plupart des hérissons écrasés n'inspirent rien aux humains. «Et soudain, dit-il, vous en trouvez un, un petit jeune, qui n'est pas étendu tout à fait comme les autres, bien moins salement, la petite patte tendue, les babines bien fermées, bien plus digne, et celui-là, on a l'impression qu'il n'est pas mort en tant que hérisson, mais qu'on l'a frappé à la place d'un autre, à votre place. Son petit oeil froid, c'est votre oeil. Ses piquants, c'est votre barbe. Son sang, c'est votre sang.» Muriel Barbery a ramassé la mère Michel sur le bitume et l'offre à son semblable, son petit frère : le lecteur.

Celui-là, il faut en parler. Sa position est confortable : en lisant, il se sent plein d'humanité * du côté des petits, des sensibles. Comme la mère Michel, c'est un mec bien. Pudique. Affamé de culture, mais terriblement complexé par les Versaillais qui en fixent les canons : l'Elégance du hérisson est une excellente et didactique machine à le décomplexer Ñ à lui faire croire qu'il est formidable dans un monde qui ne l'est pas, et d'une simplicité cultivée dans une société snob et prétentieuse. Quel est le problème des Français avec leur culture ? Voilà une question que pose le succès d'un tel livre. Sa thérapie douce vaut aussi bien pour les riches qu'il dénonce que pour les pauvres qu'il célèbre : aucun riche ne se sentira menacé par les caricatures qui en sont faites. C'est cela, le consensus.

La concierge, elle, se compare moins à un hérisson qu'à un camélia sur de la mousse, comme elle en a vu dans Les soeurs Munakata, un film effectivement sublime d'Ozu. Muriel Barbery aime le Japon et y voyage régulièrement, son blog l'indique (1). L'amour qu'elle porte à ce pays donne les meilleurs passages du livre, même si, du Japon, la sobriété formelle et l'absence de redondances qu'elle ne cesse de vanter n'ont guère influencé son style. Celui qui va tout changer, le nouveau propriétaire du quatrième, est d'ailleurs un Japonais nommé... M. Ozu. Avec une bonne portugaise, Manuela Lopes, il est le seul à comprendre l'élégance des hérissons. Quand la mère Michel rentre chez M. Ozu, elle est interdite. C'est peut-être la meilleure scène du livre. On pense à un vieux haiku de Ryôta : «Ils sont sans parole/L'hôte invité/Et le chrysanthème blanc.» Mais cette délicatesse ne dure pas, et le plomb du discours recommence à couler : la finesse et le salut viennent de l'autre, de l'étranger, c'est le message gentil et perpétuel. Voilà : comment ne pas aimer un livre avec lequel il est impossible de n'être pas d'accord et où il est difficile de ne pas s'attendrir sur le miroir qu'il vous tend ? Résumons : un brin de Pennac pour l'enthousiasme didactique, une cuillère de Delerm pour l'éternité des petites choses, une épaisse louchée de Goût des autres pour la transfiguration du ressentiment social et culturel, un solide glaçage d'Anne Gavalda et d'Amélie Poulain pour la destinée solitaire et la poésie intime des petites gens. Le tout assez répété, rabâché, mis sous ampoules sentimentales à fort voltage, pour que les plus sourds et aveugles puissent ne pas traîner en doute.

L'adresse de l'immeuble où s'étale cette vie bonne, mode d'emploi, est le 7, rue de Grenelle. C'est un territoire * et un symbole * romanesque : à cet endroit, il n'y a pas d'habitants, mais une boutique Prada. Le diable s'habille avec les désirs des autres, pourvu qu'ils ne gênent personne.
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